RELATIONS SUR LES ACTIVITES DE LA POSTULATION

 

PAR MERE AUGUSTA TESCARI, POSTULATRICE DE L'O.C.S.O.

 

 

E    2002-2005

 

E 1999-2002

 

 

 

 

 

Relation sur les activités de la Postulation (2002-2005)  

 

Assise, Chapitre Général OCSO, 19 octobre 2005

 

 

1.    Je dois vous informer sur le travail accompli depuis le dernier Chapitre Général. La cause du P. Cassant a abouti à la Béatification qui, à mon avis, a été une grande grâce pour la communauté du Désert et pour l’Ordre. Une étape a été franchie, mais la vraie aventure spirituelle, avec le Bienheureux Cassant comme compagnon de route, commence ou devient plus intéressante maintenant. C’est comme si on avait gardé le négatif de sa photo dans un tiroir, mais sans jamais la développer. Nous regardions le négatif, et c’était presque naturel d’affirmer : « Il était très bon, mais quand même…un enfant maladif, pas dégourdi, qui était entré à la Trappe car il n’avait pas réussi à entrer au Séminaire… » Maintenant que la photo a été développée, nous découvrons – malgré nos préjugés et notre médiocrité - que cet enfant-là était spirituellement un géant. Je me suis aperçue qu’il est beaucoup plus connu que je ne pensais: j’ai été contactée par des gens fascinés par son humilité, son courage, son amour sans bornes, et même par des théologiens, qui m’ont dit : « Votre petit Père Cassant est une figure charmante : nous pouvons demander la grâce de l’imiter; à son sujet nous pouvons dire, comme Jésus dans l’Évangile: ‘Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits ! ». Je reçois souvent des lettres qui demandent biographies et reliques; je sais que quelques communautés l’ont pris comme patron du noviciat ou des associés. Il y a toute une découverte à faire, car les facettes de sa personnalité et de son message vont apparaître petit à petit, discrètement, mais cela va se faire sans doute, car nous l’avons déjà constaté pour Gabriella, Rafael et  le P. Tansi.

 

2.    Pour les martyrs de Viaceli et de Algemesí, la Positio a été imprimée, mais, comme je le prévoyais, j’ai dû enlever de la liste 3 moines de Viaceli, car le rapporteur qui m’a suivi dans le travail de rédaction de la Positio, a jugé que nous n’avions pas assez de preuves pour les présenter comme martyrs. Ils ont été tués à part des groupes assassinés à Santander : le supérieur de Huerta, Lorenzo Olmedo Arrieta, a été tué au mois de juillet 1936, mais nous ne savons ni les circonstances exactes, ni ses dispositions intérieures; Santiago Raba Río et Ildefonso Telmo Duarte, ayant l’âge de faire leur service militaire, furent enrôles de force dans l’armée communiste. Le premier a été trouvé mort en 1937 dans une tranchée, ayant reçu des coups de pistolet dans la nuque; le deuxième, envoyé dans un bataillon disciplinaire parce qu’il était  religieux, a été tué par une grenade lancée par son officier. Ils ont été presque certainement assassinés à cause de leur condition de moines, étant donné que les compagnons savaient cela et les avaient menacés; nous connaissons aussi leurs dispositions face à la mort probable, mais cela ne suffit pas, car nous avons seulement des témoins de auditu, pas de visu. Nous ne sommes donc pas à même de démontrer les motivations exactes du meurtre, toujours difficile à contrôler dans le cas de soldats en guerre (et dans une guerre civile !). De toute façon, le rapporteur a voulu que nous laissions ouverte la possibilité d’apporter d’autres preuves, mais comment faire à 70 ans des événements?

Pour les autres 16 moines de Viaceli et pour les 2 moniales de Algemesí, nous attendons le jugement des théologiens, mais il est sûr que nous aurons à attendre notre tour, c’est à dire beaucoup de temps, avant qu’advienne la Déclaration de martyre, qui correspond à la Béatification.

 

3.    Pour le P. Romano Bottegal, moine et ermite, j’ai reçu sans difficulté le vote de validité du procès diocésain et j’ai travaillé pendant deux ans avec le rapporteur qui s’occupe des causes de l’Eglise Orientale. La Positio vient d’être imprimée. Deux mots d’explication pour ceux qui ne savent pas ce qu’est une Positio: c’est une étude critique qui, dans le cas par ex. du P. Romano, comprend un Sommaire, c'est-à-dire l’essentiel des dépositions des témoins aux 4 procès diocésains; puis une Informatio super virtutibus, qui prouve en détail que les vertus théologales et cardinales ont été vécues de façon non commune, héroïque; une Relation de la Commission historique qui a recueilli la documentation et une autre Relation des Censeurs théologiens qui ont examiné ses écrits: ses lettres et ses notes; une Biographie documentée, assez longue (15 chapitres), qui suit très minutieusement la vie du P. Romano, en se basant sur les preuves autobiographiques, biographiques, testimoniales, documentaires et iconographiques. Avec cette étude, nous avons pu démontrer la cohérence exceptionnelle et la sainteté du P. Romano; nous avons aussi mis au clair certaines circonstances difficiles de sa vie et prouvé que l’accusation de désobéissance portée contre lui n’était pas bien fondée.

St. Benoît dit que la vie du moine devrait être toujours l’observance du Carême, mais cette vertu est possible à bien peu de gens. P. Romano a été parmi ce petit nombre qui a réalisé une vie de Carême et une vie de Pâques. Il s’est senti appelé à avancer jusqu’au bout dans le désert de l’humilité, de l’austérité, de la pauvreté, en réponse au don de l’innocence qu’il avait gardé dès le Baptême. Après 18 ans de vie cénobitique exemplaire, les grandes difficultés de son époque et de sa communauté l’ont convaincu que cela aurait été possible pour lui dans une vie plus solitaire, à l’ombre de son monastère. La Providence ne l’a pas permis, peut-être pour l’obliger à vivre dans un dénuement encore plus effectif, dans la xeniteia, parmi les musulmans, dans un pays en guerre. Du point de vue juridique et affectif, il est resté moine de Tre Fontane, et je pense que cela a été un don de Dieu pour l’Ordre, car c’est une figure exceptionnelle, un grand mystique et, en même temps un homme très simple, joyeux, rayonnant. Toute sa vie a été confession de Dieu et transformation en Dieu. Une étude théologique sur les Lettres du P. Romano a été publié en italien dans les Editions San Paolo, et de nombreux articles dans la Rivista Cistercense, publiée à Casamari.

 

4.    Pour le Bx. Rafael il y a une grande nouveauté: depuis le mois d’avril le diocèse de Palencia est en train d’instruire un procès pour témoigner d’une guérison assez importante – un présumé miracle – attribué à Rafael. Pendant les années 2003-2004, nous avons recueilli la documentation détaillée et   proposé aux médecins spécialistes des expertises préliminaires, lesquelles ont donné un résultat positif. Cela nous a permis d’ouvrir le procès diocésain avec une certaine probabilité de réussite. Il s’agit d’une femme de 31 ans, qui était à sa deuxième grossesse; la première s’était déroulée régulièrement, tandis que la seconde avait causé des problèmes dès les premiers mois. A la 32ème semaine de gestation, c'est-à-dire  avant le terme naturel, les médecins ont dû intervenir d’urgence par une césarienne, puisqu’il y avait souffrance fœtale. L’enfant, une fille, est née très petite (1.200 grammes), mais parfaitement saine. La maman, au contraire, a eu tout ce qu’une femme, dans ces conditions, peut avoir: éclampsie, intoxication hépatique, ischémie, détresse respiratoire grave, arrêt cardiaque…Une amie a prié et a fait prier Rafael (la malade qui avait déjà invoqué Rafael en d’autres circonstances ne pouvait pas le faire, car elle était dans le coma…)  et tout s’est solutionné assez rapidement et sans conséquences ni séquelles cérébrales. Maintenant, il y a quelques difficultés, comme toujours dans les cas de présumés miracles: tandis que les gynécologues et un médecin-chef de réanimation disent que la situation était désespérée et que l’amélioration très rapide est inexplicable scientifiquement, le médecin des soins intensifs pense que – quoique très très grave – son intervention médicale a libéré cette femme de la mort.  Il y a eu des échanges entre les médecins, et la situation est en faveur de l’inexplicabilité, mais on va voir ce que va dire la « Consulta medica »  de la Congrégation, qui est composée de 5  médecins spécialistes. Si le miracle est approuvé par la Consulta, les théologiens et  le Congrès des Cardinaux et des Évêques, le Bx. Rafael pourra être canonisé.

Deux mots d’explication sur la différence entre Béatification et Canonisation: la Béatification est la permission d’un culte local d’un serviteur ou d’une servante de Dieu, car - après beaucoup de recherches, d’investigations et d’enquêtes – on peut affirmer, avec la vertu de la prudence, que cet homme (ou cette femme) est au Ciel, qu’il vit en Dieu, qu’il est bienheureux.

La Canonisation rend normatif, canonique ce culte local et l’étend à toute l’Église. Pour q’un bienheureux devienne saint, il faut un deuxième miracle, et que sa renommée de sainteté soit universelle ou très répandue. Ce n’est plus seulement la vertu cardinale de prudence qui est en jeu, mais la foi, et cela implique l’infaillibilité du successeur de Pierre.

Pour ce qui concerne Rafael, si la guérison miraculeuse est approuvée, nous pouvons très facilement démontrer qu’en Espagne et en Amérique Latine il est très très connu. Il l’est moins dans les autres nations à cause de la langue, mais la communauté de San Isidro fait tout son possible pour le faire connaître par des traductions et d’autres initiatives.                  

 

5.    Voilà pour les causes que l’Ordre prend en charge directement. Il y en a d’autres, qui concernent des membres de l’Ordre, mais dont les Demandeurs, c'est-à-dire les responsables, sont des diocèses. Le diocèse de Ziguinchor, en Casamance, au Sénégal, a commencé le procès du P. Joseph Faye, sénégalais, qui, préconisé évêque, s’était enfui à la Trappe d’Aiguebelle. Le Postulateur de cette cause est le même qui s’est occupé de la cause de Charles de Foucauld.  Bien sûr, la communauté d’Aiguebelle va fournir toute la documentation et les témoins. J’ai un petit regret à ce propos: qu’on ait laissé de côté le frère du P. Joseph, Pierre Faye, entré à Tibhirine,  dont beaucoup d’entre vous, qui l’ont connu à Koutaba,  Fès, Aiguebelle, peuvent témoigner de sa sainteté. C’est une figure magnifique, dont Christian de Chergé avait tracé un portrait très beau  dans ses chroniques. Je crois qu’une biographie va paraître d’ici peu.

Pour el Hno. Zacarías de La Oliva, que D. Francisco vous avait présenté au dernier Chapitre, le procès diocésain va commencer, soutenu par le diocèse de Pamplona. Ce frère a été convers de 1929 jusqu’à l’unification de 1965 : s’il est béatifié, nous allons renouer avec l’ancienne tradition des bienheureux convers de Villers et de  tant d’autres, dont parlent nos ménologes.

 

6.    Pour les frères de l’Atlas, je peux vous dire quelque chose de plus précis. Vous savez que, depuis l’année du Jubilé, l’Archevêque d’Alger a été sollicité pour introduire la cause de tous les 19 martyrs d’Algérie. Dès lors, les postulateurs des 8 Congrégations concernées se sont réunis chaque année pour trouver un consensus, qui est devenu toujours plus solide.

Déjà l’année passée l’accord était complet et nous aurions pu commencer l’instruction de la cause, car le risque de perdre le témoignage de certains témoins âgés devient plus réel d’une année à l’autre. Une raison pour surseoir, du moins pour les nôtres, était que, à l’époque, il y avait beaucoup de bruit dans la presse française et algérienne sur l’affaire des moines de Tibhirine, à cause du suicide d’un journaliste qui s’était intéressé à la question et des successives déclarations du président Bouteflika. Ce n’était pas opportun – même en agissant avec beaucoup de discrétion - d’augmenter la confusion des opinions. J’avais proposé d’avancer provisoirement sans le groupe des trappistes, en attendant un peu plus de clarté, mais  les autres Congrégations n’ont pas accepté. Tous les 19 étaient martyrs de l’Église d’Algérie et il ne fallait pas les séparer.

Cette année nous nous sommes réunis deux fois chez les Pères Blancs et nous avons choisi comme Postulateur Général le Postulateur des Frères Maristes, qui a été régulièrement nommé par Mgr Teissier. Les Pères Blancs ont insisté afin que le procès se fasse à Alger, avec discrétion, mais en toute transparence. Nous avons eu une autre rencontre à la Congrégation, avec le Préfet, qui nous a beaucoup rassurés et encouragés. Oui, même pour la Congrégation, il n’y a pas de doute : nous pouvons faire confiance au sens de la foi, qui a toujours porté témoignage dans nos cœurs  que tous les 19 sont de vrais martyrs, même si, surtout pour les derniers, il y a eu des manipulations probables ou des responsabilités qui ne sont pas celles déclarées officiellement. Le Cardinal et les rapporteurs, qui sont habitués à traiter des cas compliqués de martyre, dans lesquels les motivations sont très mélangées, étaient déjà un peu au courant : ils nous ont posé des questions, mais il nous ont encouragé à aller de l’avant. En substance, ils nous ont dit ceci :

1.       Il ne faut exclure personne de la liste, mais traiter la cause en plusieurs groupes (par ex. les onze premiers, les trappistes, Claverie). Les membres du tribunal diocésain peuvent discerner si c’est plus prudent qu’eux-mêmes se déplacent pour l’audition de certains témoins, au lieu de faire déplacer les témoins.

2.       Bien sûr, le martyre de nos frères et sœurs doit être enchâssé dans le grand martyre d’un peuple. Il ne doit pas être une provocation, mais une proposition, très humble et discrète, des valeurs d’amour, d’amitié, de fidélité pour lesquelles ces hommes et ces femmes ont vécu et ont accepté de mourir. Cette proposition est très importante pour le dialogue inter-religieux : c’est notre devoir de garder et de diffuser la mémoire des martyrs d’Algérie.

3.       Si, d’une part, le sens de la justice rend pleinement légitime et même exige d’enquêter sur les auteurs des meurtres, et si ces enquêtes peuvent aider à rendre plus clair le témoignage des martyrs, d’autre part il faut bien distinguer: au centre d’un procès comme celui que nous désirons introduire il y a les martyrs et les valeurs pour lesquelles ils ont donné leur vie, et non pas les assassins.

Jusqu’à maintenant, rien d’officiel n’a été fait ; Mgr Teissier est en fin de mandat et il ne pourra faire que les démarches préliminaires. Toutes les Congrégations ont accepté la cause en prenant des votes dans leurs Chapitres  Généraux ou Provinciaux. Pour nous, étant donné que l’Ordre n'est pas le Demandeur de la cause, prendre un vote n’est pas indispensable ; nos Constitutions ne le demandent pas. Je suggère toutefois de le prendre, comme appui matériel et moral, puisque nous avons le groupe le plus important en nombre et en renommée. La formulation du vote pourrait être la suivante :

Dans la perspective d’une introduction officielle de la part du Diocèse d’Alger de la Cause de déclaration de martyre des 19 témoins de la foi en Algérie - parmi lesquels nos 7 frères de l’Atlas - accepteriez-vous que notre Ordre prenne sa modeste part de responsabilité pour les frais et, surtout,  pour l’aide technique?

Les frais seront très limités, puisque tout le monde veut faire les choses avec économie : nous avons suggéré au Frère Mariste, qui sera le Postulateur Général de l’éventuelle cause, d’établir un fond en argent dès le commencement, mais il n’a pas voulu, en disant que pour les premières démarches les frais sont minimes. Pour l’aide technique, je pense au travail pour recueillir la documentation, la classer, l’évaluer, et, dans le futur, peut-être pour collaborer à la rédaction de la Positio. 

Pour Monseigneur Claverie, l'évêque d'Oran a donné la competitio à l'évêque d'Alger.

 

7.    Dernière suggestion, qui vous laisse tout à fait libres de l’accepter ou de la laisser tomber : je vous la propose très simplement, à la suite de petites expériences liées à ce service de postulatrice qui m’a été confié.  Je reçois des lettres :  « Les saints, les bienheureux et les autres belles figures de l’Ordre font partie de notre patrimoine, mais nous les connaissons trop peu… ». « Envoyez-moi un aperçu de tel ou tel autre qui n’existe pas dans ma langue ». « Je suis au monastère depuis 15 ans et je ne sais rien de nos martyrs chinois ». Une sœur m’a dit : « Je n’ai jamais entendu parler des frères et des sœurs Loeb ».

Nous avons des biographies de certains d’entre eux, mais nous n’avons rien de synthétique et de complet, du moins au niveau de l’Ordre, à donner à nos regardants, postulants, novices; rien à mettre dans nos magasins, hôtelleries, éventuellement dans des librairies catholiques…J’ai vu ce que l’Action Catholique est en train de faire pour ses saints : dans un petit boîtier, une série de livrets très bien faits, avec un portrait intelligent, une chronologie et une bibliographie pour qui veut en savoir davantage. Le tout coûte 5 € ! Pourquoi ne pas imiter cette initiative dans les langues principales de l’Ordre, au moins pour nos 4 bienheureux, pour les martyrs de Viaceli, Consolation, Liesse, Tibhirine, la famille Loeb, P. Romano? Je crois que nous avons un héritage à transmettre aux jeunes, et pas seulement à garder dans nos bibliothèques ou dans le cœur des anciens. Je répète : c’est une simple proposition… 

 

Encore, une suggestion qu’on m’a faite. Un rapporteur, auquel j’avais demandé des explications sur la documentation à fournir à la Commission historique pour les martyrs de Tibhirine, m’a dit : « Est-ce que vous priez vos martyrs ? » « Oui ». « Est-ce que vous les priez pour les vocations? » « Non ». « Priez-les : le sang des martyrs est semen christianorum…et monachorum ; autrefois l’Europe était cistercienne de la Suède à Chypre. Vous avez encore beaucoup de choses à dire à l’Église, à l’Europe et au monde ». Je transmets tout simplement la suggestion. Quant à moi, je l’ai trouvée bonne et j’ai commencé…

 

 

 

 

 

 

 

Relation sur les activités de la Postulation (1999-2002)  

 

Rome, Chapitre Général OCSO, 14 septembre 2002

 

 

 

              1. La première nouvelle à vous donner est celle qui concerne la cause du P. Cassant. Ces jours-ci, la «Consulta medica» de la Congrégation des Saints (c’est à dire un collège de 5 médecins spécialistes) devrait examiner le cas d’un présumé miracle qui, en cas d’approbation, conduira notre petit Frère Joseph Cassant, qui est déjà Vénérable, à la Béatification. L’année prochaine nous célébrerons le centenaire de la mort du P. Cassant et ce serait vraiment beau qu’il puisse être déclaré Bienheureux.

 

              Le miracle dont il s’agit n’est pas récent, puisqu’il a été présenté aux deux procès, ordinaire et apostolique, mais on l’avait laissé tomber car, dans une expertise préliminaire, un médecin avait donné au Père Paolino (qui était Postulateur à l’époque) un avis dubitatif. Avec la parution récente de la biographie de Robert Masson « Les inaperçus de Dieu » et du petit livre du P. Jean-Christophe, de Sainte-Marie du Désert « L’instinct du bonheur », [Ed. du Livre Ouvert, Dijon, 2001] l’intérêt pour le P. Cassant s’est réveillé ; l’homme, qui dans son enfance avait été guéri subitement d’une méningite purulente suraiguë, a délivré une nouvelle déclaration ; le P. Jean-Christophe, qui est le Vice-postulateur, m’a prié de m’intéresser au cas…et tout s’est remis en marche d’une façon vraiment providentielle : plusieurs médecins à qui j’ai soumis l’examen de la documentation ont donné un avis favorable ; la Congrégation m’a encouragée à avancer; j’ai trouvé un collaborateur pour le Summarium, qui a été imprimé avec une relation chronologique de la maladie. Maintenant, il faut attendre l’avis des médecins consultants : s’il est positif, je dois compléter le Sommaire avec une Informatio détaillée ; puis le tout devra subir l’examen de 8 consultants théologiens et passer ensuite au Congrès ordinaire des Cardinaux et des Évêques consultants de la Congrégation. Le miracle le plus grand, dans l’examen d’un miracle, est bien le fait que tout le monde : médecins, théologiens, cardinaux et évêques arrivent à se mettre d’accord sur le miracle !

 

              2. La deuxième cause ouverte concerne les martyrs de Viaceli et d’Algemesi. Au Chapitre de Lourdes, je vous avais dit que le procès avait été momentanément interrompu à cause d’une dénonciation que l’on avait découverte dans les archives de la Congrégation de la Foi à l’égard de Pio Heredia, le chef de file du groupe des martyrs. J’avais présenté un dossier de défense qui a été étudié par le Saint Office pendant plus d’un an. Puis, nous avons reçu une communication qui déclarait que les obstacles étaient tombés et que la cause pouvait se poursuivre. Puisque à quelque chose malheur est bon, pour nous récompenser du retard, la Congrégation des Saints nous a donné tout de suite le décret de validité du procès diocésain, même si celui-ci était pauvre, ayant été fait un peu à la hâte et avec un manque évident d’expérience de la part des membres du tribunal. Il n’y avait pas une documentation suffisante et il a fallu ajouter par la suite beaucoup de preuves et des témoignages.

 

              Presque en même temps, le procès diocésain des sœurs d’Algemesi a été approuvé aussi, après que deux nouvelles enquêtes supplémentaires y ont été ajoutées.

             

              Avec les deux décrets de validité en mains, j’ai eu l’idée d’unir les deux causes, étant donné que les frères de Viaceli et les sœurs d’ Algemesi ont été martyrisés dans la même année et dans le même contexte de persécution. Le fait de présenter en même temps les deux causes nous aurait fait gagner du temps et nous aurait épargné de l’argent, car la publication d’une seule Positio aurait coûté moins que deux. Et puis cette union avait aussi une signification symbolique : dans nos martyrs tombent toutes les raisons historiques qui ont séparé nos Congrégations. Les Évêques des deux diocèses de Valencia et de Santander ont accepté ; j’ai fait les démarches nécessaires auprès de la Congrégation, qui n’a pas fait difficulté, excepté pour le nom de la cause, puisque nos deux Ordres ou Congrégations sont juridiquement distincts. J’avais peur de faire une bêtise du point de vue juridique, mais, avec le conseil de Mère Danièle, nous sommes arrivés à une formulation qui - je crois - peut satisfaire tout le monde : Causa Declarationis Martyrii Servorum Dei Pii Heredia et XX Sociorum atque Sociarum ex Ordinibus Cisterciensibus Strictioris Observantiae et Sancti Bernardi. Tout y est.

 

              La Positio, c'est-à-dire l’étude critique établie sur la base du procès diocésain, n’a pas encore été imprimée, car il y a des ajustements à faire. Pour deux ou trois martyrs, qui ont été tués en dehors des deux groupes emprisonnés dans la Checa de Santander, nous avons seulement des témoins de auditu, pas de visu : cela ne suffit pas, dit-on ; j’espère que non, mais peut-être serai-je obligée d’enlever de la liste des martyrs certains noms. Pour le moment, je ne peux rien affirmer : cela dépend de l’avis du rapporteur et des théologiens consultants. On m’a suggéré de faire signer une brève déclaration par les abbés/abbesses réunis en Chapitre, attestant que tous les 19 frères de Viaceli ont toujours été considérés martyrs, et, comme tels, quelques frères ou sœurs de nos monastères demandent leur intercession. J’ai préparé un petit texte que je vous lirai après...

 

              En tout cas, c’est sûr que pour nos martyrs nous aurons à attendre beaucoup de temps avant la Béatification : l’année prochaine il y aura probablement un autre grand groupe de martyrs qui sera béatifié, mais les nôtres n’y seront pas. Les martyrs espagnols sont tellement nombreux ! Tous les diocèses, Congrégations, associations veulent justement les leurs : pour cela la Congrégation des Saints envisage encore deux ou trois célébrations de Béatification de groupes nombreux, pour en finir avec l’histoire tragique de la guerre civile espagnole, dont les blessures ne sont pas encore complètement guéries. Voilà pour les martyrs : je pourrai répondre après à vos questions, s’il y en a.

 

              3. La troisième cause dont je me suis occupée est celle du P. Romano Bottegal, moine et ermite, dont vous avez voté l’introduction à la dernière R.G.M. Pendant l’an 2000, deux censeurs théologiens libanais ont examiné tous les écrits du P. Romano et ont présenté leur jugement écrit ; une Commission historique a recueilli et classé la documentation ; l’évêque de l’Éparchie de Baalbeck a nommé le tribunal. Le procès proprement dit a duré du 10 juin 2001 au 10 mars 2002 et s’est déroulé en 4 diocèses différents : un libanais et trois italiens. La plus grande partie des témoins, chrétiens et musulmans, ont déposé en arabe (les actes du procès portent le texte arabe et, en face, la traduction française). Comme postulatrice, j’ai assisté à la session d’ouverture et de clôture. Je peux dire que, malgré le manque d’expérience, la mienne et celle des membres du tribunal, nous avons travaillé avec une très grande bonne volonté et en collaboration, et j’espère que les résultats ne seront pas mauvais. Les officiers de la Congrégation des Saints ont eu aussi pitié de nous et nous ont aidé avec patience en toutes nos hésitations à propos de la procédure. En ce moment, la copie du procès transcrit est à l’étude d’un consultant pour voir si tout a été fait selon les normes.

 

              Je dois dire que la figure qui se dégage de ce procès est assez surprenante : le Père Romano y apparaît comme un homme tout d’un bloc, d’une très grande cohérence. En lui, il n’y a pas eu de distance entre l’appel reçu et la réponse donnée: il a été totalement OUI aux appels du Seigneur. Les chrétiens et les musulmans qui ont témoigné au procès ont souligné cette cohérence exceptionnelle, en mettant l’accent sur l’équilibre et l’humanité du Père Romano, qui aimait tout le monde, sans distinction, qui était doux, aimable, charitable et pauvre. Les témoignages sont très simples et directs, mais sans aucune contradiction : unanimement Romano était perçu comme un saint.

             

              La seule difficulté du procès concerne non pas la période de la vie érémitique, ni celle de la vie cénobitique de Romano, étant donné qu’à Tre Fontane il a été un moine, un prieur et un maître des novices exemplaire, mais son départ pour la vie érémitique, dont les motivations n’ont pas été comprises ; même chose pour son refus de rester comme directeur spirituel à Tre Fontane après son quatrième retour, toujours rappelé par ses Supérieurs. La situation communautaire était tellement ambiguë et la manipulation que des petits groupes antagonistes cherchaient à faire au sujet de sa personne tellement évidente, qu’il a décidé, en pleine conscience et en assumant la responsabilité, de continuer selon sa vocation érémitique ; il demanda alors l’exclaustration ad nutum Sanctae Sedis et rentra dans son ermitage libanais. Sa charité, mais aussi sa décision, par la suite, ont été critiquées : après sa mort, quand on pensait déjà à introduire la cause de sa Béatification, il a été accusé de désobéissance. Je crois qu’un examen sérieux et sans préjugés de toute la documentation — et pas seulement d’une partie - nous permet d’avancer dans la cause avec tranquillité, en évitant les interprétations personnelles qui ne respectent pas assez la vérité des événements. Tout a été consigné à la Congrégation, même la documentation négative : je ne suis pas prophète, mais je crois pouvoir affirmer que les rapporteurs et les théologiens de la Congrégation des Saints, qui devront examiner les documents et les témoignages, n’auront pas de difficulté à reconnaître les vertus héroïques du P. Romano, qui a vécu parmi les grandes difficultés d’une époque et d’une communauté.

 

              Nous avons réussi, avec l’aide d’une personne compétente et avec grande difficulté, à déchiffrer presque toutes les notes du P. Romano, qui écrivait pour lui seul et pour Dieu, avec des abréviations, des initiales, des symboles, des phrases très concises : tout ce matériel, qui ne peut pas être classé et daté facilement, est d’une très grande richesse théologique et mystique, qu’il sera bon d’étudier petit à petit et de publier. Au contraire, j’espère pouvoir publier tout de suite, en italien pour le moment, une bonne étude théologique sur les Lettres du P. Romano, qui sont nombreuses et que les destinataires ont providentiellement conservées.  Le recueil, qui a été intitulé Charité et Parole dans le silence, présente très bien la spiritualité de cette figure exceptionnelle.

 

              4. La dernière chose importante à vous communiquer concerne les frères de l’Atlas. Après la célébration des témoins de la foi au Colisée, le 7 mai 2000, Monseigneur Teissier, Archevêque d’Alger, a reçu des sollicitations pour introduire la cause de tous les 19 martyrs d’Algérie. Il a écrit aux 8 Congrégations concernées, en leur proposant une cause conjointe. Les conditions étaient bien précises : l’accord de tout le monde, y compris des familles des martyrs, et la mise en oeuvre d’un travail fait en stricte collaboration. Nous avons commencé à partager nos avis. Pour ma part, puisque l’acteur de la cause (c'est-à-dire le responsable) était le diocèse d’Alger et non pas l’Ordre, je n’avais pas l’obligation de proposer un vote à nos Chapitres ; j’ai alors consulté simplement les communautés les plus impliquées : l’Atlas, Aiguebelle, Bellefontaine, Tamié et - à cette époque - les frères de la nouvelle communauté de Tibhirine. J’ai eu des réponses favorables, avec quelque perplexité de la part d’une communauté. Parmi les autres Congrégations, il y avait les Maristes et les sœurs Augustinas Misioneras, très très favorables ; les petites Sœurs de l’Assomption et celles du Sacré Cœur, favorables ; les sœurs de la Congrégation de N.D. des Apôtres étaient un peu réticentes ; les Pères Blancs, opposés ; les Dominicains partagés. On a tout laissé tomber, car il n’y avait pas le consensus prévu.

 

              Deux ans après, Monseigneur Teissier, qui avait continué le dialogue, écrivit à nouveau, en disant qu’il avait l’accord de toutes les Congrégations et en proposant une réunion à Rome pour discuter de la question. Cette réunion s’est effectivement tenue le 23-24 mai dernier, avec la présence des représentants des 8 Congrégations, de Monseigneur Teissier et d’un officier de la Congrégation des Saints, qui a répondu à nos questions. Je vous communique en synthèse les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, après des discussions très franches et libres : toutes les Congrégations ayant des témoins de la foi en Algérie seraient ouvertes - bien sûr à degrés différents, d’un minimum à un maximum - à l’introduction d’une cause commune. Tout le monde reconnaît que ces martyrs sont des exemples admirables d’un véritable amour chrétien ; qu’ils ont écrit une page nouvelle dans l’histoire de la théologie de la mission, faisant preuve d’une compréhension plus universelle de certaines pages de l’Évangile ; qu’il faut perpétuer leur mémoire surtout face aux nouvelles générations qui ne savent pas ou risquent d’oublier facilement, attirées par des nouveautés superficielles.

 

              Mais nous n’avons pas jugé opportune une introduction immédiate de cette cause : la situation politique est encore très tendue ; il y a le risque d’une instrumentalisation médiatique et d’un possible danger pour les témoins et pour les religieux/religieuses qui ont pris la place de ceux qui ont été assassinés.

 

              Nous nous sommes donné un an pour recueillir la documentation d’une façon systématique. Certains témoins importants sont âgés : il ne faut pas risquer de perdre leur témoignage. Les Congrégations, mêmes celles qui n’ont pas des postulateurs officiels, ont choisi une personne ou des personnes aptes pour ce travail.

             

              Nous avons fixé la prochaine rencontre au mois d’avril de l’année prochaine, pour évaluer le matériel recueilli et pour discerner ce qu’il faut faire pour la suite. L’attention aux signes que le Seigneur manifestera et le consentement unanime des représentants de 8 Congrégations différentes seront une bonne garantie, je pense, pour discerner correctement la volonté du Seigneur.

 

              Avec le représentant de la Congrégation nous avons longuement discuté sur la notion In odium fidei, qui est très ambiguë, si on l’applique sans discernement à nos martyrs. La Congrégation des Saints nous encourage à aller de l’avant, mais nous suggère aussi de prendre l’avis de la Secrétairerie d’État du Vatican pour les implications politiques. De toute façon, le travail de préparation, soit avant, soit après l’éventuelle introduction de la cause, est très long (au moins dix ans) et reste discret, privé. Seule la Béatification est un acte public et à ce moment il faudra bien étudier la formulation, en collaboration avec le Conseil pour le dialogue interreligieux, afin que cet acte soit une aide et pas un obstacle à l’entente réciproque. Le martyre de nos frères et sœurs doit être enchâssé dans le grand martyre d’un peuple.

 

              Il nous faut entrer dans l’esprit même de nos témoins de la foi : ils ont été fidèles au peuple algérien, aimé sans condition, tissant avec les gens un lien d’amitié, dans le respect absolu de leur foi musulmane; ils avaient fait le choix libre de rester, vivant une aventure commune avec le peuple dans son martyre, ses joies, son espérance, conscients que leur vie était en danger, dans la volonté d’être un lien privilégié de dialogue et d’ouverture. Dans l’éventualité d’une introduction de la cause, c’est cela qu’il faut souligner et nous sommes tous d’accord pour avancer sur cette ligne.

 

              5. Pour les autres bienheureux et bienheureuses : Tansi, Rafael, Gabriella, leur culte se propage et l’exemple de leur vie et de leur spiritualité a donné naissance à des initiatives intéressantes, mais, pour ce qui concerne leur cause de canonisation, pour le moment, il n’y a pas de miracles.

 

              A l’occasion du centenaire, j’ai reçu une dizaine de sollicitations pour introduire la cause de béatification de De Rancé, mais je pense que dois laisser la tâche à mon successeur, car un procès historique est très compliqué et me dépasse complètement. Je crois que vous serez facilement d’accord avec moi sur cette question.

 

              Je vous lis le petit texte que j’ai préparé pour les martyrs de Viaceli et que je vous invite à signer :

 

Les abbés et abbesses de l'O.C.S.O., réunis en Chapitres Généraux, attestent en leur nom propre et au nom de leur communauté, que les 19 frères du monastère de Viaceli, assassinés dans les années 1936-37, furent considérés martyrs dès leur mort jusqu'à aujourd'hui.

Dans les communautés espagnoles, soit trappistes, soit des autres branches de la Famille Cistercienne, nombreux sont ceux qui demandent l'intercession du Père Pio Heredia et de ses 18 compagnons.

              On prie aussi nos martyrs dans d'autres communautés cisterciennes à travers le monde.

              De ceci nous sommes témoins.

 

 

                                                                                                            Rome, le 14 septembre 2002,

                                                                                                           S. Augusta Tescari, Vitorchiano.

 

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