Bienheureux Marie-Joseph CASSANT
Portrait par Sr Anna-Maria, Vitorchiano
Joseph-Marie Cassant naquit le 6 mars 1878 à Casseneuil, dans le Lot-et-Garonne (diocèse d'Agen, France) dans une famille d'arboriculteurs qui comptait déjà un garçon âgé de neuf ans. Il suivit des études au pensionnat des frères de Saint Jean-Baptiste de la Salle, toujours à Casseneuil, où il rencontra des difficultés en raison de sa mauvaise mémoire.
A la maison et au pensionnat, il reçut une solide éducation chrétienne et, peu à peu, grandit en lui le désir profond d'être prêtre. L'abbé Filhol, curé de la paroisse, estimant beaucoup le garçon, le faisait aider dans ses études par un vicaire, mais le manque de mémoire continua à empêcher son entrée au petit séminaire. Cependant, l'adolescent était porté au silence, au recueillement et à la prière. L'abbé Filhol lui suggéra de s'orienter vers la Trappe: le jeune homme de seize ans accepta sans hésiter. Après un temps de probation au presbytère, Joseph entra donc à l'abbaye cistercienne de Sainte-Marie du Désert (diocèse de Toulouse, France) le 5 décembre 1894.
Le maître des novices était alors le Père André Malet. Il savait percevoir les besoins des âmes et y répondre avec humanité. Dès la première rencontre il manifesta sa bienveillance: "Ayez confiance! Je vous aiderai à aimer Jésus". Quant aux frères du monastère, ils ne tardèrent pas à apprécier le nouveau venu: Joseph n'était ni raisonneur ni grognon, mais toujours content, toujours souriant. En contemplant souvent Jésus dans sa passion et sur la croix, le jeune moine s'imprégna de l'amour du Christ. La "voie du Coeur de Jésus", que lui enseigna le Père André, est un appel incessant à vivre l'instant présent avec patience, espérance et amour. Frère Joseph-Marie était conscient de ses lacunes, de sa faiblesse. Mais il comptait toujours plus sur Jésus, qui était sa force. Ce n'était pas un partisan des demi-mesures. Il voulut se donner totalement au Christ. Sa devise en témoigne: "Tout pour Jésus, tout par Marie". Il fut ainsi admis à prononcer ses voeux définitifs, le 24 mai 1900, en la fête de l'Ascension.
Ce fut alors la préparation au sacerdoce. Frère Joseph-Marie l'envisagea surtout en fonction de l'Eucharistie. Celle-ci était bien pour lui la réalité présente et vivante de Jésus: le Sauveur entièrement donné aux hommes, dont le Coeur transpercé sur la croix accueille avec tendresse ceux qui vont à lui dans la confiance. Toutefois, les cours de théologie donnés par un frère peu compréhensif occasionnèrent des affronts très douloureux pour la sensibilité du jeune moine. Face à toutes les contradictions, il s'appuyait sur le Christ présent dans l'Eucharistie, "le seul bonheur de la terre", et confiait sa souffrance au Père André qui l'éclairait et le réconfortait. Il passa toutefois ses examens de façon satisfaisante et il eut la grande joie de recevoir l'ordination sacerdotale le 12 octobre 1902.
Cependant, on constata qu'il était atteint de tuberculose. Le mal était très avancé. Le jeune prêtre n'avait révélé ses souffrances qu'au moment où il ne pouvait plus les cacher: pourquoi se plaindre quand on médite assidûment le chemin de croix du Sauveur? Malgré un séjour en famille durant sept semaines, exigé par le Père Abbé, ses forces déclinèrent de plus en plus. A son retour au monastère, on l'envoya bientôt à l'infirmerie, nouvelle occasion d'offrir, pour le Christ et l'Eglise, ses souffrances physiques de plus en plus intolérables, aggravées par les négligences de son infirmier. Plus que jamais, le Père André l'écouta, le conseilla et le soutint. Il avait dit: "Quand je ne pourrai plus dire la Messe, Jésus pourra me retirer de ce monde". Le 17 juin 1903, au petit matin, après avoir communié, Père Joseph-Marie rejoignit pour toujours le Christ Jésus.
Le 9 juin 1984, le Saint-Père Jean-Paul II a reconnu l'héroïcité de ses vertus.
On a parfois souligné la banalité de cette courte existence: seize années discrètes à Casseneuil et neuf années dans la clôture d'un monastère, à faire des choses simples: prière, études, travail. Des choses simples, mais qu'il sut vivre de façon extraordinaire; de petites actions, mais accomplies avec une générosité sans limites. Le Christ avait mis en son esprit, limpide comme une eau de source, la conviction que Dieu seul est le suprême bonheur, que son Royaume est semblable à un trésor caché et à une perle précieuse.
Le message du Père Joseph-Marie est très actuel: dans un monde de défiance, souvent victime de désespérance, mais assoiffé d'amour et de tendresse, sa vie peut être une réponse, surtout pour les jeunes en quête du sens de leur vie. Joseph-Marie était un adolescent sans relief et sans valeur aux yeux des hommes. Il doit la réussite de sa vie à la rencontre bouleversante de Jésus. Il a su se mettre à sa suite au sein d'une communauté de frères, avec le soutien d'un Père spirituel, à la fois témoin du Christ et capable d'accueillir et de comprendre.
Il est pour les petits et les humbles un exemple magnifique. Il montre comment vivre, jour après jour, pour le Christ, avec amour, énergie et fidélité, en acceptant d'être aidés par un frère, par une soeur, expérimentés, capables de les mener sur les traces de Jésus.
CHAPELLE PAPALE POUR LA BÉATIFICATION DES CINQ SERVITEURS DE DIEU
HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II
Dimanche 3 octobre 2004
1. "Verbum Domini manet in aeternum - La Parole du Seigneur demeure pour l'éternité". L'exclamation du Chant à l'Evangile nous ramène aux fondements mêmes de la foi. Face au temps qui passe et aux bouleversements permanents de l'histoire, la révélation que Dieu nous a offerte dans le Christ demeure immuable et ouvre sur notre chemin terrestre un horizon d'éternité.
C'est l'expérience particulière qu'ont vécue les cinq nouveaux bienheureux: Pierre Vigne, Joseph-Marie Cassant, Anna Katharina Emmerick, Maria Ludovica De Angelis, Charles d'Autriche. Ils se sont laissés guider par la Parole de Dieu comme par un phare lumineux et sûr, qui n'a jamais cessé d'illuminer leur chemin.
2. Contemplant le Christ présent dans l'Eucharistie et la Passion salvifique, le Père Pierre Vigne fut conduit à être un véritable disciple et un missionnaire fidèle à l'Eglise. Que son exemple donne aux fidèles le désir de puiser dans l'amour de l'Eucharistie et dans l'adoration du Saint-Sacrement l'audace pour la mission! Demandons-lui de toucher le coeur de jeunes, pour qu'ils acceptent, s'ils sont appelés par Dieu, de se consacrer totalement à Lui dans le sacerdoce ou la vie religieuse. Que l'Eglise en France trouve dans le Père Vigne un modèle, pour que se lèvent de nouveaux semeurs de l'Evangile.
3. Le Frère Joseph-Marie a toujours mis sa confiance en Dieu, dans la contemplation du mystère de la Passion et dans l'union avec le Christ présent dans l'Eucharistie. Il s'imprégnait ainsi de l'amour de Dieu, s'abandonnant à Lui, "le seul bonheur de la terre", et se détachant des biens du monde dans le silence de la Trappe. Au milieu des épreuves, les yeux fixés sur le Christ, il offrait ses souffrances pour le Seigneur et pour l'Eglise. Puissent nos contemporains, notamment les contemplatifs et les malades, découvrir à son exemple le mystère de la prière, qui élève le monde à Dieu et qui donne la force dans les épreuves!
4. "Car ce n'est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de force, d'amour et de maîtrise de soi" (2 Tm 1, 7). Ces paroles de saint Paul nous invitent à collaborer en vue de l'édification du Royaume de Dieu, dans la perspective de la foi. Elles s'appliquent bien à la vie de la Bienheureuse Ludovica De Angelis, dont l'existence fut entièrement consacrée à la gloire de Dieu et au service de ses semblables.
De sa figure se détachent son coeur de mère, ses qualités de guide et le courage qui est le propre des saints. Elle éprouva à l'égard des enfants malades un amour concret et généreux, en faisant face à des sacrifices pour les réconforter; pour ses collaborateurs à l'Hôpital de La Plata, elle fut un modèle de joie et de responsabilité, en créant une atmosphère familiale; pour ses consoeurs, elle fut un authentique exemple en tant que Fille de Notre-Dame de la Miséricorde. En toute chose, elle fut soutenue par la prière, en faisant de sa vie un dialogue permanent avec le Seigneur.
5. La Bienheureuse Anna Katharina Emmerick, a crié "la passion douloureuse de Notre Seigneur Jésus Christ" et elle l'a vécue dans son corps. C'est l'oeuvre de la Providence divine si cette fille de pauvres paysans, qui avec tenacité rechercha la proximité avec Dieu, est devenue la célèbre "Mystique du Land de Münster". Sa pauvreté matérielle contraste avec une riche vie intérieure. Outre sa patience pour supporter la faiblesse physique, nous sommes également impressionnés par la force de caractère de la nouvelle bienheureuse et sa fermeté dans la foi.
Elle tirait cette force de la Très Sainte Eucharistie. Son exemple a ouvert le coeur de pauvres et de riches, de personnes simples ou éduquées à la consécration pleine d'amour pour Jésus Christ. Aujourd'hui encore, elle transmet à tous le message salvifique: A travers les blessures du Christ, nous sommes sauvés (cf. 1 P 2, 24).
6. Le devoir décisif du chrétien consiste à chercher en toute chose la volonté de Dieu, à la reconnaître et à la suivre. L'homme d'Etat et le chrétien Charles d'Autriche se fixa quotidiennement ce défi. Il était un ami de la paix. A ses yeux, la guerre apparaissait comme "une chose horrible". Arrivé au pouvoir dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, il tenta de promouvoir l'initiative de paix de mon prédécesseur Benoît XV.
Dès le début, l'Empereur Charles conçut sa charge comme un service saint à ses sujets. Sa principale préoccupation était de suivre la vocation du chrétien à la sainteté également dans son action politique. C'est pour cette raison que l'assistance sociale avait une telle importance à ses yeux. Qu'il soit un exemple pour nous tous, en particulier pour ceux qui ont aujourd'hui une responsabilité politique en Europe!
7. Avec l'Eglise tout entière, louons et rendons grâce au Seigneur pour les merveilles qu'il a accomplies chez ces serviteurs bons et fidèles de l'Evangile. Que la Très Sainte Vierge Marie, que nous évoquons en ce mois d'octobre de façon particulière à travers la prière du Rosaire, nous aide à devenir à notre tour de généreux et courageux apôtres de l'Evangile. Amen!
COLLECTE
Seigneur, gloire des humbles, tu as inspiré au bienheureux Joseph Marie un ardent amour pour l'Eucharistie et tu l'as conduit au désert sur la voie du Coeur de Jésus; accorde-nous, à son exemple et par son intercession, de ne rien préférer au Christ, qui veuille nous conduire tous ensemble à la vie éternelle. Lui qui.
LECTURE DU IIEME NOCTURNE
(Lettres du Bienheureux Joseph-Marie Cassant à ses parents, 23 décembre 1902 / 24 mai 1903).
Tout pour le Coeur de Jésus !
Bien chers Parents,
Voilà Noël, aurore de la nouvelle année, mais ne laissons pas passer celle qui se termine sans faire un retour sur nous-mêmes. Considérons d'abord que cette année a été pour toute la famille une année de privilèges: c'est le diaconat le 22 février qui ouvre la porte vers la prêtrise, et le 12 octobre nous voyons l'accomplissement de tous nos désirs.
Nous serions bien ingrats si nous refusions de reconnaître en tout cela la protection spéciale du Coeur de Jésus.
Depuis longtemps nous espérions contre toute espérance de pouvoir nous retrouver en famille après mon ordination, afin d'avoir le bonheur d'assister à ma messe et d'y communier. Le Bon Dieu a exaucé nos désirs les plus chers. Nous n'avons qu'à le remercier et à nous pénétrer de plus en plus de la grandeur du sacerdoce. Et ne comparons pas le sacrifice de la messe avec les choses terrestres.
Je vous souhaite donc à tous une bonne, heureuse et sainte année, à tous les points de vue. Plus de préoccupations ! Vous savez que je suis prêtre et que je ne vous oublie pas. Prenons la résolution de profiter du temps de la vie qu'on compare à un fluide qui s'écoule, à une fumée que le moindre souffle dissipe, à un éclair qui sillonne la nue et disparaît. Et cependant il faut que ce peu de temps soit bien employé. Pour arriver à bien employer tous nos moments, il faut tout faire par amour, en union avec le Coeur de Jésus, et repousser les préoccupations inutiles.
Le meilleur souhait que je puisse vous faire, c'est que nous restions toujours unis dans le Coeur de Jésus.
Merci de votre lettre que le coeur avait dictée ! Je viens de recevoir les belles photographies ... Je vous en remercie. Cela sera un bon souvenir de famille. Que le Coeur de Jésus soit béni de tout cela. Je vous engage à honorer ce Coeur qui est exposé dans votre maison. Unissons-nous dans le Coeur de Jésus pour le prier de nous protéger.
Quant à ma santé, c'est toujours à peu près. Je suis très bien soigné. Je n'assiste à aucun exercice de communauté, mais la respiration avec les chaleurs est quelquefois gênée. J'ai aussi un certain rhume qui m'oblige à tousser. Tout pour le Coeur de Jésus !
Je termine en souhaitant que nous restions toujours unis dans le Coeur de Jésus sur la terre comme au Ciel.
REPONS (Osée 2, 16)
Le Christ l'a conduit au désert pour lui parler Coeur à coeur.
VERSETS (Sir. 45, 1)
1- Ce fut un homme juste, simple et droit,
bien-aimé de Dieu et des hommes, sa mémoire est en bénédiction.
2- Dans la fidélité et la douceur (Sir 45, 4) il le sanctifia, il le choisit parmi tous les vivants.
3- Rendu parfait en peu de temps, (Sg 4, 13-14) il a fourni une longue carrière ; son âme était agréable au Seigneur.
Zenit du 29 septembre 2004 :
Frère Joseph-Marie Cassant : "Le Sacré Cœur était toute sa vie"
Entretien avec Dom Jean-Marie Couvreur, Abbé de l'Abbaye Ste Marie du Désert (France).
CITE DU VATICAN, Mardi 28 septembre 2004 (www.zenit.org) – "Le Sacré Cœur était toute sa vie", a déclaré le frère du bientôt bienheureux Joseph-Marie Cassant, moine trappiste français. Le P. Jean-Marie Couvreur, abbé de l’abbaye Ste Marie du Désert, à Bellegarde Sainte-Marie, à une trentaine de kilomètres de Toulouse, où a vécu le moine, le présente en ces termes. Jean-Paul II le béatifiera dimanche prochain, 3 octobre, ainsi qu’un autre français, Pierre Vigne (1670-1740) , mais aussi la mystique allemande, Anne-Catherine Emmerich (1774-1824) , une italienne, Mère Marie-Louise De Angelis (1880-1962) , l’empereur Charles d'Autriche (1887-1922).
Zenit : P. Jean-Marie Couvreur, le pape Jean-Paul II s’apprête à béatifier un moine de votre abbaye, Joseph-Marie Cassant. Qu’est-ce qui a fait s’ouvrir sa cause de béatification, et qu’est-ce qui l’a faite aboutir : quel "miracle", dû à son intercession ?
P. Jean-Marie Couvreur : Après la mort du P. M.-joseph Cassant, le 17 juin 1903, un grand silence se fit au monastère à son sujet. Le Père Abbé de l’époque, Dom Candide, fit pression sur sa communauté pour qu’il en soit ainsi. Il estimait que la vie d’un moine devait rester cachée en Dieu. Pourtant, à l’insu de l’abbé, certains frères vouaient un culte à leur frère. Le P. André, qui avait été son maître des novices puis son père spirituel, impressionné par la vertu du P. Joseph, avait préparé une "relation". C’est seulement après l’élection abbatiale de P. André, comme successeur de D. Candide, que l’on envisage d’écrire une biographie qui paraîtra en 1926, puis en 1931, sous le titre : "Fleur du Désert". Ces ouvrages allaient contribuer à mieux faire connaître le frère Joseph. Des bienfaits de plus en plus nombreux étaient attribués à l’intercession du P. M.-Joseph. En 1936, on envisagea d’introduire sa cause.
Le miracle retenu par Rome a d’abord été "mis de côté"(suite au procès informatif de Toulouse : on ne sait pas bien pourquoi !!!) , alors qu’il s’était produit en 1936. Il concerne un enfant de 9 ans atteint d’une méningite cérébrospinale purulente. Craignant une issue fatale, le docteur Pradel avait fait hospitaliser Jean Delibes, le jeudi 28 mai 1936. Le vendredi soir, l’état du malade s’était encore aggravé. Après cette visite, à l’insu de tous, le Dr Pradel pria le Père Marie-Joseph pour lui demander la guérison du petit Jean. Soudainement, le samedi matin, Jean sentit disparaître la raideur de sa nuque et de ses membres. Il ne souffrait plus non plus de la tête. Les médecins ne purent que constater le fait : "l’enfant était en excellent état, les signes méningés avaient disparus et la température était tombée" (déclaration du Dr Calvet). Ce fut pour le professeur Calvet une grande surprise de constater une guérison aussi rapide. Quant au Dr Pradel, il revint à la clini
que pour voir son petit malade, le samedi soir, et fut grandement étonné, lui aussi, de constater une amélioration aussi rapide et aussi complète. A la mère de l’enfant, ce dernier déclara : "Il y a ici une force supérieure à la médecine." Le miraculé est toujours vivant et en bonne santé même si son âge commence à se faire sentir.
Zenit : Comment se sont passées ses années de formation et la maturation de sa vocation monastique ?
P. Jean-Marie Couvreur : Entré au monastère le 5 décembre 1894, alors qu’il n’avait que 16 ans et 9 mois, il meurt de la tuberculose après 9 années de vie monastique, à l’âge de 25 ans. Mis à part les deux années de noviciat, où il fut initié à la vie monastique, le reste de son temps fut occupé par sa formation intellectuelle en vue du sacerdoce (philosophie et théologie). Il a beaucoup travaillé pour comprendre et retenir quelque chose de la formation qui lui était prodiguée. Ce lui fut un temps d’épreuves très grandes, adoucies seulement par son grand désir d’être prêtre. Les 9 années passées à l’abbaye ont été marquées par la présence aimante, pleine de doigté et de sagesse, de son maître des novices, le Père André Mallet qui deviendra et restera jusqu’au bout de sa vie son père spirituel. On peut parler d’une véritable amitié spirituelle entre le maître et le disciple. Dom Mallet jouera un rôle important dans l’Ordre des Trappistes en mettant l’accent sur la contemplat
ion. Il définissait la vie surnaturelle comme suit : "une adhésion à Dieu par la connaissance et l’amour ; une adhésion au Verbe incarné par la connaissance et l’amour, car le Christ Jésus est la véritable vie de l’âme." C’est dans ce climat que va s’épanouir la vie de notre frère Marie-Joseph.
Zenit : Au monastère, qu’est-ce qui a caractérisé la personnalité spirituelle du nouveau bienheureux ?
P. Jean-Marie Couvreur : Lorsqu’il entre au monastère, Joseph a déjà une vie spirituelle intense. Tout jeune élève au pensionnat de Casseneuil, il a surpris les frères des écoles chrétiennes par son éveil spirituel, son goût pour la prière, son attrait pour la liturgie, son amour de l’eucharistie et déjà son désir d’être prêtre. Sa première communion, le 15 juin 1890, le marquera pour la vie. Il se comporte de même en famille et son frère Emile dira : "le Sacré Cœur était toute sa vie."
A son insu, ses dévotions à l’égard de la messe, du Saint Sacrement, du Sacré Cœur, le rattachaient à la tradition cistercienne vécue par de grandes mystiques, telle Ste Ludgarde. Il n’aura donc au monastère qu’à développer ses attraits. Il faut ajouter aussi que la dévotion au Sacré Cœur imprègne la vie et l’enseignement du P. André qui promet à son disciple Marie-Joseph de lui tracer la voie du Cœur de Jésus. Autour de cette spiritualité du Cœur de Jésus, nos deux moines se stimuleront, dans une harmonie profonde.
Zenit : Concrètement, quelles tâches lui a-t-on confiées ?
P. Jean-Marie Couvreur : Il n’en a eu aucune, sauf la plus importante et la seule valable pour toute vie : il a appris à aimer, "à ne rien préférer à l’amour du Christ". Il pouvait dire en vérité au Seigneur: "je n’ai pas d’autre bonheur que toi". Au témoignage de son maître des novices, "la trame de cette vie ressemble à la trame de bien des vies. Rien d’extraordinaire, sauf la façon extraordinaire dont il fit les choses ordinaires ; rien de grand, sauf la grandeur avec laquelle il fit les petites choses", dans l’ardeur de son amour pour le Christ, avec le soutien clairvoyant du Père André Mallet, au milieu de sa communauté.
Il n’a pas eu le temps de "faire" quelque chose mais bien d’ "être" !
Zenit : Aujourd’hui, qu’est-ce que le nouveau bienheureux peut dire aux jeunes ?
P. Jean-Marie Couvreur : Il me semble que notre frère Marie-Joseph répond à des attentes fortes des jeunes et des moins jeunes d’aujourd’hui. Il avait peu de moyens humains. Il n’avait rien d’un jeune, beau et fort, brillant, capable de plaire et d’attirer. Sa "grâce" fut de faire confiance et d’accueillir la main tendue et le cœur aimant de guides sûrs, son curé d’abord, à Casseneuil, son village natal, en Lot et Garonne, et puis surtout le Père André Mallet qui fut son maître des novices. Sans ce curé, sans ce guide spirituel de l’abbaye, il se serait découragé devant ses limites personnelles pour affronter la vie humaine et la vie dans un monastère cistercien. Plus que jamais, les jeunes ont besoin d’adultes, de spirituels pour les aider à s’accueillir et à affronter la vie telle qu’elle est sans se décourager.
En outre, le frère Marie-Joseph a bénéficié d’une communauté de vie. Dans un monde tellement marqué par l’individualisme, les jeunes ont besoin de rencontrer un groupe, une communauté qui leur donnent d’oser affronter le quotidien, dans la joie d’une vie partagée.
Zenit : Quel est le charisme de votre monastère ? Combien êtes-vous ? Recevez-vous pour des retraites ?
P. Jean-Marie Couvreur : Le charisme de notre communauté, selon nos hôtes, serait celui de la fraternité. Nos hôtes, nos amis – qui ne manquent pas à Ste Marie du Désert – apprécient beaucoup le climat fraternel et la simplicité qui se dégagent notamment dans l’accueil à l’hôtellerie mais aussi dans un office liturgique ouvert et permettant une participation facile à la prière des moines, tout au long des longues journées monastiques. Nous ne sommes pas très nombreux, une petite trentaine de frères de 96 à 32 ans ! Nous sommes bien de la lignée de notre frère Marie-joseph : sans prétention aucune, désireux de chercher le Seigneur Jésus avec des frères. Le tout, bien entendu, sous la Règle de St Benoît, selon la tradition de nos Pères de Cîteaux.
Zenit : Que voudriez-vous ajouter sur la figure que Jean-Paul II offrira dimanche prochain, à toute l’Eglise comme modèle d’amour du Christ ?
P. Jean-Marie Couvreur : J’aimerais vous proposer simplement une petite synthèse écrite par notre Abbé général, Dom Bernard Olivera. Dans une lettre adressée à toutes les communautés de l’Ordre, il écrivait ceci :
"Le message du P. Marie-Joseph CASSANT est discret, comme sa personne l’a toujours été, mais son message est cependant celui d’un maître spirituel pour notre temps et pour notre Ordre. Dans un temps de précarité de toutes sortes, le Père Joseph CASSANT peut aider ceux et celles qui souffrent de leurs limites. Il prouve que le chemin de la sainteté leur est ouvert
Joseph était : un pauvre qui s’acceptait comme tel ; un disciple de Jésus qui se laissait instruire ; un jeune moine qui se laisser guider ;
Joseph savait : chercher la paix et la poursuivre ; il était capable de s’oublier pour servir les autres ; il réussissait à renoncer à sa volonté propre pour embrasser celle du Seigneur.
Joseph est : un amoureux qui s’est laissé crucifier ; quelqu’un de reconnaissant qui s’est transformé en action de grâce (eucharistie) ; un prêtre du Christ qui s’est immolé sur l’autel…."
Voici quelques livres qui peuvent aider à connaître frère Joseph-Marie Cassant:
-"L'attente dans le silence" par D. M.-Etienne Chenevière DDB 1960.
-"Toi seul me suffis. Dom André Mallet (1862-1936) par Dom M.-Etienne Chenevière (Abbaye de Westmalle)
-"Joseph Cassant. Les inaperçus de Dieu" par Robert Masson (Parole et Silence. 2001 -diffusion SOFEDIS)
-"L'instinct du bonheur. Frère Marie-Joseph Cassant" Moine Trappiste 1894-1903. (Edition du Livre Ouvert 2001)
Tous ces livres sont disponibles à l'Abbaye Ste Marie du Désert (F-31 530 BELLEGARDE STE MARIE)
(Nous remercions l'édition française zenit.org de nous avoir permis d'insérer cet entretien sur notre site...)
(Dom Bernardo Bonowitz, OCSO, Abbé de l'Abbaye de Novo Mundo, Brésil)
("résumé " d’une partie d’un article paru dans Cistercian Studies Quarterly, Juin 2003)
Pour nous aujourd’hui, qu’est-ce que le Père Cassant nous apporte ?
Tout d’abord il nous instruit. Homme de pauvre capacité intellectuelle et d’une expérience de prière assez banale, il est néanmoins un théologien de la vie monastique. Il avait perçu, et nous fait percevoir que la relation avec JESUS est le cœur du monachisme chrétien. Il avait compris que les pratiques monastiques centrales – obéissance, silence et humilité – sont des réalités christocentriques, expressions de la vie filiale du Christ et qu’elles sont pour nous des voies nous conduisant vers la conformité au Christ. Il avait compris instinctivement que Dieu nous sauve jour après jour dans la célébration eucharistique, qui est « source et sommet » de la vie monastique. Il avait perçu que l’essentiel de l’existence monastique chrétienne est d’être offert au Père, de s’offrir au Père, et en ce qui le concerne, de s’offrir comme prêtre. Il mettait l’accent sur le côté apostolique de la vocation monastique, car ses obligations, ses luttes, ses sacrifices peuvent être vécus comme une intercession qui conduira les hommes et les femmes à la connaissance et à l’amour du Christ. Rien d’extraordinaire ni d’original dans ces affirmations, encore moins si on les prend dans leur contexte de la fin du XIX° siècle ou du début du XX°, dans la spiritualité française. Ce qui est inhabituel, c’est l’empire absolu que ces intuitions contemplatives exerçaient sur le cœur de Joseph Cassant et sur son action. Et sans doute pour nous, en ce début du XXI° siècle, exposés à tant de courants et de réalités spirituelles complexes, il y a quelque chose de nouveau et d’éclairant dans son unité de pensée et la certitude aimante qu’on trouve dans ses convictions.
Cassant nous rassure. Ceux d’entre nous à qui sont confiées des tâches de formation, de discernement des vocations dans nos communautés sont parfois dans l’angoisse au sujet de la qualité des candidats qui se présentent. Qu’auraient-ils pensé de Joseph Cassant ? Par bien des aspects, cette vocation est un vrai cauchemar. Lent intellectuellement, incapable de créer des relations amicales, effrayé par le sexe opposé, dépourvu d’aptitudes manuelles, ayant peu de centres d’intérêt, se situant trop dans la dépendance, avec une tendance à somatiser ses conflits intérieurs – serait-il possible, tant pour lui que pour une communauté, de l’admettre à la vie religieuse ? Sans vouloir diminuer l’importance d’un solide et sérieux discernement vocationnel, je vois dans Joseph Cassant quelqu’un qui nous appelle à considérer et à donner suffisamment de poids à un autre facteur, lors de notre évaluation : le cœur spirituel profond et mystérieux de chaque candidat. Le Père Malet l’avait perçu en Joseph, plus profondément que les limites psychologiques du jeune homme, et l’a perçu avec toujours plus d’acuité : le désir de se donner au Christ, désir qui n’était pas le fruit des incapacités de Joseph, mais qui leur était antérieur et que, d’une certaine façon, elles n’avaient pas altéré. C’est à ce désir profond que le Père Malet s’adressait constamment, et qu’il travaillait à affirmer, à éduquer, à fortifier. Déjà grâce à la pédagogie du Père Malet comme directeur spirituel, Joseph ne s’est pas appesanti sur ses limites et n’a pas régressé, mais il a sans cesse appris à les surpasser. Pas un moine ou une moniale trappiste qui ne sache que notre vie n’est qu’un lent processus de guérison qui dure toute la vie. Joseph Cassant est un moine qui était « en soins » et le Père Malet, en pariant sur le côté le plus sain de Joseph et en le développant, était l’instrument de ces soins. Ce qui fait qu’il ne serait pas déplacé de penser à une co-béatification !
Un autre point significatif et indéniable : Joseph Cassant est entré chez les Trappistes sans avoir une idée claire ni un désir net de vie monastique. Il voulait être prêtre. Vivant en Amérique latine, je peux voir que bien des jeunes gens viennent au monastère sans avoir une idée nette de notre type de vocation. Ils veulent embrasser une forme de vie nettement et sérieusement religieuse, parfois avec l’espoir d’une lointaine ordination sacerdotale. Il est certainement souhaitable d’éclaircir avec ces candidats la spécificité du charisme monastique. mais personnellement, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’insister pour que, avant leur entrée, ils parviennent à cette certitude qu’ils ont « notre » vocation, dans son ensemble, et rien d’autre que notre vocation. Ils y parviendront au long du processus de formation initiale. En fait, y a-t-il (et voulons-nous qu’il y en ait une ?) une ligne de démarcation si nette entre la vie monastique et les autres formes de vie religieuse chrétienne ?
Enfin, Cassant nous stimule. Les instruments qu’il a apportés au monastère étaient peu nombreux, mais indispensables : une volonté bonne et droite, une pratique solide de la fidélité et de la générosité, une obéissance intérieure et extérieure à la formation offerte par ses supérieurs. Il a misé sa destinée spirituelle sur le pouvoir de sanctification de la conversatio monastique et a été sanctifié par elle. Inévitablement, un monastère est une conversatio, un mode de vie organisé, détaillé, embrassant l’ensemble de la vie, et fait pour conduire les membres à la sainteté. Tant que les pratiques monastiques resteront en vigueur comme telles, les éléments variables seront seulement la conviction et l’engagement, la foi et le zèle que l’on y déploiera. Cassant nous stimule par l’abandon sans réserve avec lequel il s’est donné dans la vie monastique.
Joseph Cassant, frère et père, nous instruit, nous rassure, et nous stimule. Qu’il prie aussi pour nous, puisqu’une bonne parole, (sortie de sa bouche, et entendue par Dieu) vaut mieux que le don le meilleur.
Quelques réflexions qui ont aidé à préparer la célébration de la béatification du Père Marie-Joseph CASSANT....
Nous connaissons souvent mal les saints de notre propre Ordre. Et je ne voudrais pas que le P. Joseph, pauvre à maints égards, passe une fois de plus entre les mailles du filet.
Mais en quoi Joseph nous inspire-t-il ? Ce n’est peut-être pas évident pour les gens d’aujourd’hui, surtout pour les dernières générations. On risque d’être frappé d’abord par des choses qui nous éloignent de lui et la liste pourrait être assez longue.
Rappelons que sa vie fut extrêmement brève : 6 mars 1878 - 17 juin 1903, cela fait 25 ans. Joseph, comme enfant, est pauvre par mains aspects, même s’il vient d’une famille qui ne l’est pas économiquement parlant. Petit et de constitution faible, il a aussi du mal à suivre en classe, au point que sa difficulté d’étudier est un obstacle pour entrer au séminaire. Pourtant il aimerait déjà tant devenir prêtre un jour. Finalement il entre le 5 décembre 1894 à la Trappe de Sainte-Marie-du-Désert. Il y mènera une vie qui n’a rien de spécial. Là aussi, c’est plutôt sa vulnérabilité qui frappe. Il a besoin d’un père spirituel qui apaise continuellement ses scrupules. Il n’aura jamais une charge particulière dans sa communauté. Il énerve quelquefois par ses maladresses dans le travail. La petite voie, suivie par lui, est peut-être « encore » plus humble que celle de la petite Thérèse de Lisieux. Joseph n’a même pas les talents naturels de Thérèse.
En plus, après 100 ans, beaucoup dans sa vie « date ». Selon nos critères actuels, Joseph a été certainement accueilli trop jeune au monastère. C’est un enfant de seize ans qui frappe à la porte. On dira que Thérèse de Lisieux n’avait que quinze ans et que le P. André Malet - son père spirituel, dont nous reparlerons plus loin – y était entré à quatorze ! Mais à première vue notre Joseph n’a pas leur stature. Il semblera toujours fragile et dépendant. Il est par exemple hanté par la peur de devoir quitter son monastère dans le climat anticlérical qui règne en France. La « loi sur les Associations », qui entraîne l’expulsion des congrégations religieuses, est effectivement votée en 1901. La menace devient donc sérieuse et le père abbé fait déménager une partie du mobilier et de la bibliothèque. On se prépare à quitter le lieu. Grâce à l’intervention de Dom Chautard, les trappistes ne quitteront finalement pas la France, mais Joseph ne le saura jamais. La hantise de Joseph est surtout d’être privé de Père André, qui continuellement calme ses scrupules et l’encourage. Il en a tant besoin. « Le monde » lui semble d’ailleurs hostile et dangereux. Il acceptera petit à petit toute éventualité, après un sérieux travail sur lui-même. Thérèse de Lisieux a vécu à la même époque (elle meurt l’année où Joseph fait sa profession simple). Mais elle rêve spontanément de martyre et la confrontation excite plutôt sa combativité. Joseph n’a pas non plus la pénétration intellectuelle de la carmélite, qui s’enthousiasme pour l’étude bien au-delà du strict minimum. Joseph étudie avec énormément de difficulté, malgré une réelle curiosité intellectuelle. Mais celle-ci se limite à ce qu’il lui faut connaître pour être un bon moine et surtout prêtre. La difficulté dans les études restera sa croix. Une dernière comparaison avec Thérèse : elle aurait voulu être missionnaire et s’intéresse très concrètement aux « gens à convertir », tandis que l’intérêt de Joseph ne semble pas aller au-delà des murs de son abbaye.
Je suis toutefois frappé par ses qualités, moins brillantes, mais solides : sa foi et sa confiance, sa droiture, son bon sens (il n’est pas bête du tout), un sain discernement, une volonté de fer. C’est un lecteur assidu : il sent le besoin de nourrir son esprit, même pendant l’oraison (par ailleurs, sans la lecture il s’endort ou il est distrait !). Il écrit beaucoup : il note des extraits de livres, fixe des prières et des réflexions. J’en relève une seule : « A quoi sert la vie religieuse si on ne se modifie pas ? » Cette formule est bien frappée pour dire la fidélité. Ce verbe dans sa forme pronominale – du moins comme Joseph l’emploie – est inhabituel en français. Se modifier, chez Joseph Cassant, implique d’une part qu’il faut rester fidèle à ses racines – on ne devient pas complètement différent – mais d’autre part qu’on change réellement et de façon voulue – sinon on se pétrifie. Belle question à se poser de temps à l’autre : est-ce que je me modifie ? Le P. Joseph l’appliquait probablement seulement à lui-même. Mais on peut l’élargir (l’expression « la vie religieuse » y invite) : est-ce que ma communauté se modifie ? Et l’Ordre ? En ce sens, se modifier est une loi de la vie.
Sa grâce à lui ? J’ai l’impression que c’est d’abord l’innocence ; cette enfance qu’on ne reconquiert jamais et que nous perdons tous, sauf quelques rares exceptions, comme lui. On la lit bien sur son visage comme une photo de 1897 en témoigne. (Des quelques rares photos qui existent, c’est de loin celle que je préfère.) Ce qui rend cette innocence authentique est un bon sens paysan qui lui garde les pieds sur terre et une force de caractère peu commune qui le fait avancer sur le chemin commencé, coûte que coûte. Si Joseph n’est pas musclé, c’est un bûcheur. Il est clairvoyant aussi sur lui et sur les autres. Les limites qu’il reconnaît en lui-même, il apprend à s’en détacher au lieu de se replier sur soi. Tout cela ensemble le rend très solide, finalement. En même temps, il est désarmant, parce que proche de l’enfance évangélique. On peut aller plus loin. Joseph s’adonne à une quête proprement mystique grâce à la spiritualité du Sacré Cœur, liée à son sens de l’Eucharistie. Il sera ordonné prêtre le 12 octobre 1902. Sa devise « Tout pour Jésus » est chez lui à prendre à la lettre. Il ne s’agit pas ici de dévotions sentimentales ou superficielles. C’est par ce biais - et tout en restant enfant de son temps - qu’il renoue avec une tradition qui plonge ses racines jusqu’au 12e siècle, et même jusqu’à la bible. Comment Joseph n’aurait-il pas été un homme de cœur ? On comprend que tous l’aimaient. Tous ? Á l’exception d’un frère de la communauté, professeur de théologie par surcroît et plus tard son infirmier. Celui-ci ne rate pas une occasion de l’humilier. L’héroïsme de Joseph commence ici et trouvera son sommet dans sa mort par la terrible maladie de la tuberculose, inguérissable à l’époque et décelée beaucoup trop tard. C’est bien sûr cette souffrance physique qui le soumet à l’épreuve décisive et devant laquelle les idées abstraites ou le sentimentalisme ne sauraient résister. Joseph y donne toute sa mesure et se montre bien de la trempe de la petite Thérèse. La dernière étape de leur vie sur terre est vraiment très semblable. « Ne vivre que d’amour et par amour » : cela pourrait être de saint Bernard, ou de la Petite Thérèse. C’est de Joseph.
Pour synthétiser l’enseignement du Père Joseph, je reprends volontiers les paroles de Dom Bernardo Olivera durant l'homélie du 17 juin 2003, à l'abbaye Sainte Marie du Désert :
- Joseph était : un pauvre qui s’acceptait comme tel ; un disciple de Jésus qui se laissait instruire ; un jeune moine qui se laissait guider ;
- Joseph savait : chercher la paix et la poursuivre ; il était capable de s’oublier pour servir les autres ; il réussissait à renoncer à sa volonté propre pour embrasser celle du Seigneur.
- Joseph est : un amoureux qui s’est laissé crucifier ; quelqu’un de reconnaissant qui s’est transformé en action de grâce (eucharistie) ; un prêtre du Christ qui s’est immolé sur l’autel.
Je ne peux taire le rôle tout à fait essentiel du P. André Malet, son maître des novices, père spirituel et professeur de théologie. (Il deviendra plus tard père abbé de la communauté) Une figure de tout haut niveau, un guide hors pair. Sans lui Joseph n’aurait jamais été celui qu’il est devenu. Le Père André discernera le danger d’une austérité recherchée pour elle-même et sait la réorienter vers un but plus authentiquement monastique et même mystique. Il ne fallait pas que la pénitence étouffe la contemplation. Il s’agit d’aimer. Le reste a sa place, mais est subordonné. Il transmet à Joseph la spiritualité du Sacré Cœur – en pleine floraison en ce moment là - et un sens profond de l’Eucharistie. On a l’impression que tout se trouvait déjà dans la première phrase que le P. André adressait à Joseph quand celui-ci est arrivé à la porte du monastère : « Je vous aiderai à aimer Jésus. » Dans l’aventure spirituelle qu’ils sont appelés à vivre ensemble, Joseph sera un exemple de confiance et d’obéissance ; le P. André sera un exemple de discernement. Finalement, le disciple précèdera le maître. Ce dernier l’a compris en souhaitant être un jour enterré aux pieds de son fils spirituel.
On comprend que l’Abbé Général, chaque fois que l’occasion se présente, aime parler du petit frère comme d’un patron pour notre temps et pour notre Ordre. Dans un temps de précarité de toutes sortes, le P. Marie-Joseph Cassant peut aider ceux et celles qui souffrent de leurs limites. Il prouve que le chemin de la sainteté leur est ouvert. Au moment où nous sommes au Désert, nous venons d’apprendre que le décret concernant le miracle attribué à l’intercession de notre frère Joseph sera lu devant le pape le 7 juillet 2003: condition requise pour sa béatification.
Cette béatification a été célébrée le dimanche 3 octobre 2004, Place Saint Pierre, à Rome.
Seigneur Jésus, tu révèles ton Père aux humbles et aux petits. Par l'Esprit Saint tu as conduit le Bienheureux Marie-Joseph sur le chemin de la prière et de l'offrande, au coeur d'une communauté et avec le soutien d'un père spirituel.
Mets aussi sur notre route des témoins capables de nous guider dans la réponse à ton appel et de nous soutenir jusque dans la souffrance, pour entrer dans la joie du Père avec qui tu règnes dans l'unité du Saint-Esprit pour les siècles des siècles. Amen
Imprimatur + Emile MARCUS, archevêque de Toulouse, 5 avril 2003