Ordre Cistercien de la Stricte Observance (Trappistes)
RÉFLEXIONS SUR LE DÉFI DES
"ASSOCIATIONS CHARISMATIQUES"de Dom Bernardo Olivera
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En divers endroits où se trouve aujourd'hui notre Ordre, on voit surgir des personnes ou des groupes qui désirent partager d'une façon ou d'une autre notre charisme.
Dans certains endroits, on peut constater ce fait par la présence de lieux (salles, maisons) mis à la disposition de groupes (souvent de jeunes). On trouve aussi des groupes de bienfaiteurs qui s'organisent pour aider une communauté ou l'autre. Enfin, ne manquent pas non plus les demandes d'associations en vue d'une certaine forme d'oblature.
Ces faits, relativement nouveaux pour notre Ordre, coïncident avec le surgissement des laïcs dans la vie de l'Église. De plus, dans plusieurs pays, les Mouvements laïcs ont modifié la conception et la vision de l'Église elle-même.
Le récent Code de Droit canonique a "canonisé" le désir des laïcs de partager la vie et la spiritualité des instituts religieux. Selon le canon 303, tout institut peut établir un type d'association avec des laïcs séculiers.
Comment devons-nous interpréter ces faits ? Qu'est-ce que le Seigneur cherche à nous dire à travers ce signe des temps qui semble certainement être un signe de Dieu ?
Ces questions ne peuvent être étrangères au service de l'Abbé Général. Ce n'est pas en vain qu'on dit dans les Constitutions que l'Abbé Général "est celui qui veille au maintien et au développement du patrimoine de l'Ordre" (C. 82.1).
1. Communion de charismesL'ecclésiologie de communion offre une base pour un lien approprié entre unité et pluralité dans l'Église.
Dans l'Église-Communion, les états de vie existent liés entre eux, de telle sorte qu'ils s'ordonnent réciproquement. Même si leur sens profond est unique et commun, chacun tient sa physionomie originale et spécifique, et en même ils existent tous en relation mutuel de service.
L'unité plurielle de l'Église ne s'épuise pas dans les différents états de vie, mais elle se révèle plus riche et plus variée par la pluriformité des charismes et la communion entre eux.
Toute vocation ou forme de vie chrétienne authentique est une vie dans l'Esprit et, pour cela, une vie charismatique.
En recevant l'Esprit Saint, nous avons tous reçu le "charisme supérieur" de la charité (1 Co 13,1). De plus, chacun dans le Corps du Christ remplit un service ou une fonction, et c'est l'Esprit qui le rend apte pour ce service ou cette fonction. Pour cela, tout chrétien est un charismatique :
- "Chacun a reçu de Dieu son propre don, l'un d'une façon, l'autre d'une autre" (1Co 7,7).
- "Chacun reçoit le don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous" (1 Co 12,7).
- "A chacun de nous la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ" (Eph 4,7).
- "Mettez-vous, chacun selon le don qu'il a reçu, au service les uns des autres, comme de bons administrateurs de la grâce de Dieu, variée en ses effets" (1 P 4,10).
Par conséquent, l'Écriture nous enseigne à considérer nos capacités, habiletés et professions dans toute leur profondeur : comme des dons reçus qu'on doit exercer pour construire la communauté (cf. Eph 4,12).
Le Concile Vatican II, reprenant cette doctrine de l'apôtre Paul, nous dit encore :
"Ces charismes, qu'ils soient extraordinaires ou plus simples et plus répandus, sont ordonnés et adaptés d'abord aux besoins de l'Église : ils doivent donc être accueillis avec gratitude et joie spirituelle. Cependant, il ne faut pas demander imprudemment les dons extraordinaires, pas plus qu'il ne faut en attendre présomptueusement les fruits des travaux apostoliques. C'est à l'autorité ecclésiastique qu'il appartient de juger de l'authenticité et de la mise en oeuvre de ces dons; et c'est aussi à elle qu'il appartient spécialement de ne pas éteindre l'Esprit, mais de tout examiner et de retenir ce qui est bon" (Lumen Gentium 12; cf. Ad Gentes 28, Apostolicam Actuositatem 3).
Jean-Paul II dans l'Exhortation post-synodale Christifideles laici (no 24) reprend et amplifie cet enseignement conciliaire :
"Le Saint-Esprit, en confiant à l'Église-Communion les différents ministères, l'enrichit d'autres dons et impulsions particulières, appelés charismes. Ceux-ci peuvent prendre les formes les plus diverses, soit comme expression de la liberté absolue de l'Esprit qui les accorde, soit comme réponse aux multiples exigences de l'histoire de l'Église. [...] Extraordinaires ou simples et humbles, les charismes sont des grâces de l'Esprit-Saint qui ont, directement ou indirectement, une utilité ecclésiale, ordonnés qu'ils sont à l'édification de l'Église, aux bien des hommes et aux besoins du monde. De nos jours également, nous pouvons voir s'épanouir divers charismes parmi les fidèles laïcs, hommes et femmes. Ils sont donnés à une personne déterminée, mais ils peuvent être partagés par d'autres, de sorte qu'ils se maintiennent à travers le temps comme un héritage vivant et précieux, qui engendre une affinité spirituelle particulière entre de nombreuses personnes."
Quand nous avons été baptisés et confirmés, nous avons été consacrés par l'Esprit-Saint, pour une mission dans l'Église à travers les charismes que l'Esprit lui-même nous a accordés. Cette aptitude charismatique pour la mission peut se caractériser de
différentes façons :- Don charismatique personnel et non transférable : cas de dons individuels comme celui des fondateurs.
- Don charismatique double : cas de dons partagés dans la conjugalité matrimoniale.
- Don charismatique collectif : cas des instituts de vie consacrée, des mouvements ecclésiaux et d'autres types d'associations chrétiennes.
Le charisme collectif ou co-partagé implique un mode d'être spécifique, une mission et une spiritualité spécifiques, un style de vie et une structure au service de la communion et de la mission ecclésiale.
La participation au charisme collectif facilite la formation des membres d'un groupe déterminé, produit une meilleur cohésion de ce même groupe, forme une identité plus solide, donne le sentiment d'appartenir à une famille spirituelle, est source de créativité et d'élan pour répondre avec empressement aux signes des temps.
Les charismes collectifs, dons de l'Esprit, sont un élan dynamique qui se développe continuellement en harmonie avec le Corps du Christ en croissance constante; ils sont confiés à des groupes humains pour être vécus et interprétés, pour être rendus féconds et rendre témoignage, au service de la communion ecclésiale dans les divers contextes offerts par les cultures.
Certains de ces charismes collectifs sont partagés, par don de l'Esprit, par des personnes appartenant à différents états de vie, et de là vient qu'ils sont traduits en formes de vie séculière, sacerdotale et religieuse.
Tout institut de vie consacrée, association sacerdotale, regroupement missionnaire, mouvements d'Église... a à sa base un charisme collectif comme expérience du Père, par don gratuit de l'Esprit, pour édifier et servir le Corps du Christ (Cf. Paul VI, Evangelica testificatio 11-12; SCRIS, Mutuae relationes 11). Les signes qui caractérisent un charisme collectif authentique sont les suivants :
- Apport d'une réelle nouveauté à la vie spirituelle de l'Église.
- Efficacité particulière qui peut même devenir conflictuelle.
- Vérification constante de la fidélité au Seigneur et de la docilité à l'Esprit.
- Prudente attention aux signes des temps et des diverses circonstances.
- Volonté d'insertion dans l'Église.
- Conscience de sa propre subordination à la hiérarchie.
- Audace dans les initiatives, constance dans l'engagement et humilité dans les épreuves et contretemps.
- Il n'y a pas de charisme authentique et de nouveauté sans souffrance intérieure et sans croix (Cf. SCRIS, Mutuae relationes 12).
Ce charisme collectif, en tant que charisme fondateur ou charisme des fondateurs, est appelé à "être vécu, conservé, approfondi et développé constamment en harmonie avec le Corps du Christ en perpétuelle croissance" (Cf. SCRIS, Mutuae relationes 11).
Les charismes collectifs peuvent, en plus d'être partagés, être vécus et considérés comme des charismes ouverts à de nouvelles formes de présence et d'expressions au fil de l'histoire.
On doit donc constater finalement que ce n'est pas le fondateur qui communique le charisme à ceux qui s'associent à lui. Seul l'Esprit Saint est l'auteur des charismes dans le corps ecclésial et c'est lui seul qui les communique. Le groupe autour du fondateur naît quand un certain nombre de personnes prennent conscience de leur propre grâce vocationnelle en rencontrant le fondateur et s'unissent à lui pour réaliser leur propre vocation. On peut dire, si l'on veut, que le fondateur donne accès au charisme à travers l'harmonie spirituelle entre lui et les autres.
Tous les charismes, aussi nombreux et variés qu'ils soient, s'unifient dans l'unique mission. Les différents charismes trouvent leur identité dans leur relation mutuelle à l'intérieur de la communion et de la mission.
2. Le charisme cistercienLe charisme cistercien "prend sa source dans la tradition monastique de vie évangélique qui trouve son expression dans la Règle des monastères de saint Benoît de Nursie" (C.1) Les Fondateurs de Cîteaux donnèrent à cette tradition une "forme particulière", dont certains aspects furent défendus avec force par les monastères de l'Étroite Observance (C.1).
Nos Constitutions, surtout dans la première partie sur le Patrimoine, sont une bonne présentation de notre charisme. Cependant, on doit reconnaître qu'elles n'épuisent pas la vie et la manifestation de ce même charisme. Pour avoir une conception plus complète, il faudrait aussi consulter et prendre en considération les autres membres de la Famille cistercienne.
3. Charisme collectif : partagé et ouvert ?Compte tenu de tout ce qui précède, nous pouvons dire que le charisme cistercien est un charisme collectif. Mais pouvons-nous aussi le considérer comme un charisme partagé et ouvert ? Que nous enseigne notre histoire à ce sujet ? Notre charisme peut-il être partagé par des laïcs dans le monde ? Notre charisme peut-il s'ouvrir à des formes séculières, c'est-à-dire, non monastiques, au sens juridique du terme ?
A. Charisme ouvertLes 900 ans parcourus depuis la fondation de Cîteaux nous permettent-ils de dire que le charisme cistercien est un charisme ouvert ? C'est-à-dire : le charisme cistercien a-t-il connu différentes configurations au fil de l'histoire?
Les moniales
Les fondateurs de Cîteaux ne souhaitaient pas une branche féminine. Ils considéraient que la forme de vie qu'ils désiraient vivre n'était pas faite pour les femmes. Mais l'apparition de groupes féminins de moniales et la demande insistante d'une incorporation, association et reconnaissance, a amené l'Ordre naissant à s'ouvrir à cette possibilité. C'est ainsi qu'est apparu le visage féminin du charisme cistercien, visage qui, dans certains cas, comme celui des moniales cisterciennes de Montreuil, n'avait pas grand chose de féminin. Hermann de Tournai nous parle, avec un certain étonnement, de ces moniales :
"Elles tendent de toutes leurs forces vers le Royaume de Dieu, impatientes de vaincre non seulement le siècle mais aussi le sexe. Elles ont embrassé violemment, librement et spontanément, l'Ordre de Cîteaux que bien des hommes jeunes et robustes ne se risquent pas d'embrasser. Renonçant aux vêtements de lin et aux fourrures, elles gagnent leur vie en travaillant assidûment de leurs mains, en silence; et non seulement en filant et tissant - travaux propres aux femmes - mais aussi en cultivant les champs, coupant le bois à la hache et à la faucille, arrachant les ronces et les mauvaises herbes, imitant en tout la vie des moines de Clairvaux, montrant par leur vie la vérité de cette parole du Seigneur : "Tout est possible à quiconque croît" (De miraculis Sanctae Mariae Laudunensis, PL 156 col. 1001-1002).
Les convers
Personne ne met en doute que les frères convers ont partagé depuis toujours le charisme cistercien. Cependant, les convers n'étaient pas moines et, bien souvent, ils ne vivaient pas dans l'enceinte du monastère. Il ne fait aucun doute que la présence des convers a marqué un enrichissement de notre charisme et d'aucune manière un appauvrissement de celui-ci. Avec les convers est donc apparu très tôt dans notre histoire une nouvelle configuration de notre charisme. Et on pourrait en dire autant des "familiers" qui ont existé de tout temps dans nos monastères.
Le texte du Petit Exorde sur les convers est bien connu de tous : "Ils décidèrent donc de recevoir avec la permission de leur évêque des convers laïques, portant la barbe, et de les traiter comme eux-mêmes pendant leur vie et à leur mort, à l'exception du statut monastique (Exordium Parvum 15,10). Et dans l'un des Statuts des premiers Chapitres Généraux, nous lisons :
"Les travaux des granges doivent être faits par les convers et les journaliers. Avec la permission des évêques, nous recevons les convers, en qualité de familiers et de coadjuteurs, sous notre sollicitude de la même manière que les moines, et nous les considérons comme frères et participants de nos biens, tant spirituels que matériels, comme pour les moines" (Collection dite de 1134; Canivez 1,14; cf. Chapitre 20 à la fin de la Summa Carta Caritatis).
Les Ordres militaires
Avec la venue des Ordres militaires est apparu, d'une certaine manière, un autre visage cistercien. L'"esprit" qui animait les Chevaliers du Temple n'était pas étranger au charisme de Cîteaux : si Cîteaux avait donné le "nouveau Monastère", les Templiers étaient alors, selon les termes de saint Bernard, la "nouvelle Milice", c'est-à-dire : une nouvelle forme de monachisme et une nouvelle forme de chevalerie.
Et c'est encore plus vrai de l'Ordre de Calatrava. En 1164, l'Abbé Gilbert de Cîteaux et les co-abbés réunis en Chapitre Général, en réponse à Dom García, Maître de Calatrava, écrivirent ceci :
"Quant à ce que vous avez demandé humblement, à savoir : avoir part à la communion de ceux qui sont attachés à notre Ordre, c'est non seulement comme à des familiers mais comme à des frères que nous y consentons volontiers."
Le Chapitre de 1164 laisse ensuite entre les mains de l'Abbé de Scala Dei, avec le conseil de ses filiations en Espagne, le soin de déterminer la "forme de vie" qu'on doit observer dans l'Ordre de Calatrava (Bullarium Ordinis Militiae de Calatrava, Madrid, A. Marín, 1761, pp. 3-4). Mais ce n'est qu'en 1187 que Calatrava sera pleinement incorporé à Cîteaux comme filiation de Morimond.
En pratique, les chevaliers de Calatrava ne furent jamais des moines cisterciens au sens strict. On peut dire qu'ils constituèrent une troisième classe de personnes, ensemble avec les moines et les convers. Il faut noter que le Pape Eugène IV, en 1440, substitua le voeu de chasteté par le voeu de chasteté conjugale dans des cas particuliers.
La Famille cistercienne
Il existe actuellement trois grandes branches dans l'arbre cistercien. Utilisant une autre image, nous pouvons parler de la Famille cistercienne composée par : l'Ordre de Cîteaux (OC), l'Ordre Cistercien de la Stricte Observance (OCSO) et la Congrégation autonome de Saint Bernard, associé à l'OCSO. A ces trois groupes, nous pourrions aussi ajouter l'Ordre des Moniales Bernardines d'Esquermes et les Bernardines de Oudenaarde. Pouvons-nous mettre en doute l'identité cistercienne de certaines de ces communautés du fait qu'elles se consacrent à l'enseignement ou à d'autres formes d'apostolat compatibles avec la vie monastique?
En conclusion, notre histoire séculaire nous montre que le charisme cistercien s'est ouvert au long du temps à différentes configurations. Notre charisme a donc été un charisme ouvert et, en un certain sens, un charisme partagé. Il est vrai aussi que les diverses configurations qu'a connues notre charisme ont été et sont encore des configurations monastiques, à l'exception des Ordres militaires et des convers, d'un point de vue canonique.
B. Charisme partagéEst-il possible de concevoir le charisme cistercien comme un charisme partagé avec les séculiers dans le monde afin de donner lieu à une forme cistercienne séculière ?
Disons avant tout que notre charisme, comme tout charisme, est un don de l'Esprit pour édifier l'Église comme Corps du Christ. Personne ne possède le charisme cistercien comme une propriété privée. Notre charisme appartient fondamentalement à l'Église et l'Esprit peut le partager avec qui il veut, sous la forme qu'il veut et dans la mesure où il le veut.
Nous, les Cisterciens, nous avons donné une forme historique monastique à ce don particulier de l'Esprit. Cette forme monastique est partie intégrante du charisme original des débuts. Cependant, cela n'a pas empêché, comme nous l'avons vu, que le charisme soit partagé avec les convers, les familiers et les chevaliers des Ordres militaires.
Le fait que les séculiers aujourd'hui se sentent attirés par le charisme cistercien et se reconnaissent en lui peut-il être compris comme un signe que l'Esprit souhaite également le partager avec eux afin que ledit charisme reçoive aussi une forme séculière dans l'aujourd'hui de notre histoire ?
Si la réponse à cette question est affirmative, toute une autre série de questions surgissent : Y a-t-il place pour une mutuelle reconnaissance et complémentarité? Peut-on parler d'association charismatique mutuelle? Est-il vrai que l'identité existe seulement dans la relation? Qu'avons-nous de valable à partager? Quels sont les principaux dangers que tout cela entraîne?
4. Essai de réponses
Il ne revient pas qu'à moi de répondre aux questions soulevées ici. La réponse doit être trouvée dans une recherche commune, à la lumière de l'Esprit, et dans un climat de discernement de ce que le Seigneur de l'Histoire dit aujourd'hui à son Église.
Toutefois, dans le but de stimuler la recherche, tout en restant ouvert à des opinions différentes et même contraires, je me permets d'avancer ici quelques éléments de réponses.
A. Charisme partagé avec les séculiers ?
La nature monastique de notre Ordre (C.2) n'empêche pas que plusieurs éléments de sa spiritualité (C.3) puissent être partagés avec les laïcs dans le monde. De fait, la Règle de saint Benoît a été vécue depuis des siècles par des oblats qui vivent à l'extérieur des monastères. De plus, divers monastères de l'Ordre de Cîteaux appartenant à différentes Congrégations comptent des oblats laïcs vivant dans le monde.
La séparation du monde (C.29) caractéristique propre à notre vie monastique, ne doit pas nous faire oublier que, comme membres de l'Église, notre vie monastique a "une authentique dimension séculière" qui enfonce ses racines dans le mystère du Verbe incarné. Il est certain que tous les membres de l'Église participent à sa dimension séculière, mais cela de façons diverses. Le "caractère séculier" des fidèles laïcs est différent et complémentaire de la dimension séculière des moines et des moniales (Christifideles laici 15).
Notre zèle monastique pour "l'extension du Règne de Dieu et le salut de toute l'humanité" (C.31) comprend aussi "la restauration de tout l'ordre temporel" (Christifideles laici 15). Notre secrète fécondité apostolique (C.3,4) trouve une profonde consonance et se complète par la vocation des fidèles laïcs "appelés par Dieu à travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d'un ferment, en exerçant leurs propres charges [...]" (Christifideles laici 15).
Notre mission d'annoncer l'Évangile par notre présence contemplative (C.68.1) n'a pas l'exclusivité et n'exclut pas; au contraire, elle admet la complémentarité de la présence contemplative de laïcs immergés au coeur du monde. La mission propre de notre charisme ne s'épuise pas avec notre manière de la vivre et de la manifester. L'implication de laïcs séculiers dans notre charisme et notre mission rendrait plus évidentes l'actualité et l'utilité de ceux-ci.
Le mystère de l'Église-communion implique, en pratique, un échange de dons au service de la nouvelle évangélisation.
Par conséquent, répondant à la première question, je considère que le fait que les laïcs aujourd'hui se sentent attirés par le charisme cistercien et se reconnaissent en lui, peut être compris comme un signe que l'Esprit désire également le partager avec eux, afin que ledit charisme reçoive aussi une forme séculière dans l'aujourd'hui de notre histoire.
B. Reconnaissance mutuelle ?
Au cours de l'histoire, les laïcs associés de diverses formes aux instituts religieux ont maintenu une certaine relation de dépendance vis-à-vis de ceux-ci. Cette réalité a changé ces derniers temps. Dans de nombreux cas, la demande de laïcs séculiers de participer au charisme d'un institut est venu de ce qu'ils se sentent eux aussi dépositaires du dit charisme. Il semblerait que l'expérience de Pierre dans la maison de Corneille soit en train de se répéter, bien que dans un autre ordre : " Quelqu'un pourrait-il empêcher de baptiser par l'eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l'Esprit Saint? [...] Si Dieu a fait à ces gens le même don gratuit qu'à nous autres... étais-je quelqu'un, moi, qui pouvait empêcher Dieu d'agir ?" (Ac 10,47; 11,17).
Quelque chose de similaire est en train de se produire aussi entre nous. Dans ce cas, quand l'Ordre se voit reconnu comme dépositaire historique du charisme cistercien et interpellé à ce propos, il nous revient à nous de faire un discernement sur l'affinité et l'authenticité du charisme reçu par nos interlocuteurs laïcs.
Tout cela implique également une ouverture de notre part afin de nous laisser discerner la cohérence de nos vies en lien avec nos Constitutions, comme aussi notre réponse aux défis contemporains et aux signes des temps.
Dans les deux sens qui viennent d'être indiqués, il me semble que nous pouvons parler d'une mutuelle reconnaissance charismatique : étant reconnus, nous reconnaissons pour être de nouveau reconnus.
C. Association charismatique ?
Déjà à partir du VIIe siècle, le monachisme a connu autour de lui un certain style de vie laïc qui a donné lieu à la "famille monastique", au sens large du terme. On peut en dire autant des Chanoines réguliers et des Mendiants. Nous savons qu'autour des Mendiants naquirent les seconds ordres (c'est-à-dire la vie consacrée féminine), l'institution des pénitents et les tiers ordres de type laïc.
Plus récemment, sont apparus divers genres de groupes qui se nourrissent de l'esprit et participent à la mission des Congrégations religieuses et des Sociétés de vie apostoliques. Ces groupes ont reçu une grande variété de noms : collaborateurs, partenaires, associés, affiliés, confrères,...
Aujourd'hui, dans le contexte du renouveau des laïcs et des nouveaux mouvements laïcs, on retrouve le phénomène de laïcs qui, individuellement ou associés, cherchent un genre de lien avec des instituts de vie consacrée. Dans ce cas, il me semble correct et acceptable de donner le nom d'association charismatique à ce phénomène. L'ecclésiologie de communion organique, dans laquelle toutes les vocations ont une même origine et une même fin, est le cadre de référence adéquat qui justifie cette appellation.
Peut-être que dans quelques années, ce sera dépassé de parler d'associations charismatiques. L'Esprit souffle où et comme il veut, mais son oeuvre est toujours une oeuvre de communion. Connaîtrons-nous le jour où nous parlerons de "communion charismatique" pour nous référer à la communion entre moines/moniales et laïcs/laïques séculiers/ séculières dans un même charisme ?
D. Identité dans la relation
A la lumière de tout ce qui précède, il est clair qu'aujourd'hui, il n'est plus valable et approprié de définir l'identité charismatique à partir d'une perspective statique et fermée. L'identité dans les différentes formes de vie du Peuple de Dieu émerge du processus dialectique de l'existence ecclésiale. La distinction de chaque charisme s'établit dans un contexte de convergence-divergence, communion-séparation.
Par conséquent, je n'hésite pas à affirmer que : notre identité cistercienne est une réalité qui nous permet de nous auto-identifier par ce qui nous différencie à l'intérieur d'une dynamique de relations et non pas de juxtapositions et d'exclusions.
Une identité clairement définie empêchera les moines de jouer aux séculiers et ces derniers aux moines, dans le respect des vocations respectives et des styles de vie propres à chacun.
E. Que pouvons-nous partager ?
La question est valable. Dans ses grandes lignes, il me semble qu'un début de réponse devrait se garder d'oublier ce qui suit :
- La suite de Jésus : aspects du mystère de Jésus le Christ qui, selon notre charisme, s'est offert comme fondement et modèle à suivre.
- Insertion ecclésiale : une manière déterminée de vivre et de se sentir en Église et d'être au service des Églises locales.
- Spiritualité et mission concrètes : qui permettent, en étant partagées, de former une unique famille.
Pour parvenir à cet objectif triple et fondamental, nous devons demander aux laïcs attirés par notre charisme de nous aider à faire une relecture séculière de ce charisme. Une première confrontation avec nos Constitutions pourrait servir à ce propos.
Les Maîtres spirituels cisterciens enseignent à tous à trouver dans la Règle de saint Benoît des conseils et des directives pour la vie spirituelle. En ce sens, la Règle bénédictine offre une doctrine riche sur l'humilité, l'obéissance, le silence, la crainte et l'amour de Dieu. Mais nos Pères ont aussi développé beaucoup d'aspects de la vie dans l'Esprit qui se rencontrent à peine chez saint Benoît, comme par exemple : la doctrine de l'image et de la ressemblance de Dieu, la nécessité de la connaissance de soi pour accéder à la connaissance de Dieu, l'itinéraire de l'âme vers Dieu, la doctrine sur l'amour des frères et de Dieu, l'expérience mystique,...
Bernard de Clairvaux a écrit "dans le but d'édifier" (SC 27.1). Nous pouvons nous demander : édifier quoi et qui ? La réponse me paraît être celle-ci : édifier la vie chrétienne et cistercienne, dans le cloître et en dehors du cloître.
Nous avons donc beaucoup à offrir et à partager. Et aussi à recevoir : l'expérience de notre charisme faite par les laïcs séculiers est appelée à enrichir l'expérience monastique de ce même charisme. De plus, comme le dit bien Christifideles laici 61:
"A leur tour, les fidèles laïcs eux-mêmes peuvent et doivent aider les prêtres et les religieux dans leur cheminement spirituel et pastoral."
F. Dangers ?Face à un danger, il n'y a que deux possibilités : fuir ou affronter. Le premier est déjà une déroute, le second peut être une occasion de victoire. Je n'ignore pas que la réussite des associations charismatiques est un don difficile à conquérir. Il me semble que les trois principaux problèmes à résoudre sont :
- Dans l'ordre du lien : comment établir et organiser un lien adéquat et une égalité.
- Dans l'ordre des identités : comment sauvegarder les indispensables différences et autonomies.
- Dans l'ordre de la formation : comment établir des programmes de formation sans tomber dans une activité apostolique étrangère à notre vie.
En effet, il n'est pas facile d'établir des liens qui unissent non seulement sans confondre mais même en distinguant, comme le fait le véritable amour. Il n'est pas facile non plus de former efficacement sans programmer sérieusement.
Malgré les risques, j'estime important d'être ouverts à la possible création d'associations charismatiques avec des laïcs séculiers ou consacrés à titre individuel ou comme groupe. Il s'agit en définitive de discerner tout et de nous en tenir à ce qui est bon.
Et pour pouvoir discerner, nous avons besoin de critères. En ce qui a trait à la communauté monastique locale, je suggère les critères suivants :
- Identité monastique claire, assimilée et vécue, jointe à une certaine capacité de communiquer cette identité.
- Intensité de la vie dans l'Esprit capable de stimuler et d'encourager les séculiers à vivre le charisme cistercien sans dévaloriser leur propre caractère séculier.
- Capacité d'orienter et d'aider à découvrir de nouvelles manières d'actualiser le charisme cistercien au coeur de la société.
Bernardo Olivera
1er janvier 1995
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