Ordre Cistercien de la Stricte Observance (Trappistes)


 

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LETTRE CIRCULAIRE DE 2005

       

 

LA PRIÈRE QUE JÉSUS NOUS A ENSEIGNÉE

 1) Motivations

2) Versions et structure

3) Prière de JÉSUS et prière du disciple

4) Bref commentaire

5) Prière "utopique"

 

Rome, 26 janvier 2005

 

 

Chers Frères et Sœurs,

 

Au cours de mes nombreuses visites aux Communautés, j'ai souvent parlé de l'expérience de la prière, comprise comme une communication avec Dieu. Mais, si j’ai déjà écrit une lettre sur le thème voisin de la lectio divina, je n’en ai, jusqu’à maintenant, écrit aucune sur celui de la prière. Beaucoup de jeunes frères et sœurs me l'ont demandé et le moment est venu de le faire.

 

Vous vous souvenez peut-être que, dans la lettre circulaire de l'an dernier, je disais que la qualité de la vie communautaire dépend de la qualité de la communication. Et que la communication avec Dieu tout comme la communication entre nous, sont basées sur deux binômes : écoute et silence, d'une part ; parole et respect, d’autre part.

 

Notre communion avec Dieu se fonde donc sur notre communication avec Lui. Notre écoute/silence et notre parole/respect s’incarnent habituellement dans la lectio divina, l'Opus Dei et l'intentio cordis. C’est ainsi que nous vivons communément l'amour contemplatif pour le Seigneur, source de l'amour cénobitique que nous partageons entre nous.

 

Mes deux prédécesseurs ont traité du thème de la prière sous diverses perspectives. Nous disposons donc d’une doctrine solide et de bons principes pratiques. Tenant pour acquis ce qu’ils ont dit, et afin d'éviter des répétitions, cette lettre-ci sera centrée sur un seul sujet : la prière que Jésus nous a enseignée.

 

1. Motivations

 

Trois raisons m'ont poussé à faire ce choix. En premier lieu, la pluralité des cultures dans le monde d’aujourd’hui et la déchristianisation de l'Occident qui nous invitent à « christianiser » notre vie monastique. Deuxièmement, le fait que prière et vie soient inséparables – et doivent l’être – même si les professionnels de la prière que nous sommes, avons l’habitude de dissocier les deux, soit à cause d’un excès de piété centrée sur nous-mêmes, soit à cause d’un activisme insensé. Quant à la troisième (le Notre Père, prière utopique), vous la comprendrez si vous lisez cette lettre jusqu’au bout.

 

Vie chrétienne et vie monastique ne sont pas deux termes équivalents. Il y a des moines qui ne sont pas chrétiens et il y a des chrétiens qui ne sont pas moines. La vie monastique est présente dans toutes les grandes traditions religieuses et c'est un mode de vie qui précède dans le temps le christianisme en tant que phénomène historique. Dans le cas particulier qui est le nôtre, en contexte chrétien, nous nous identifions comme moines ; dans un contexte monastique universel, nous nous identifions comme chrétiens. Mais nous avons cependant l’habitude de dire en toute circonstance : nous sommes des moines et des moniales chrétiens. Il vaudrait mieux dire : nous sommes des chrétiens et des chrétiennes moines et moniales. La vie chrétienne est la substance de nos vies, la vie monastique ne fait que la spécifier.

 

Jésus a appris à ses disciples à prier, et son enseignement sur la prière était en totale cohérence avec sa vie, ses paroles et sa mission. Il ne leur pas enseigné des prières, mais leur a appris à vivre en priant et à prier en vivant. Quand Jésus nous apprend à prier, il nous livre sa propre vie de prière ! Jésus nous a surtout laissé la Prière Eucharistique comme mémorial de sa vie pascale et nous a appris à prier en disant « Notre Père », afin de hâter la venue du Royaume de Dieu le Père. Toute la vie de Jésus fut marquée par le souci constant et la passion pour qu’advienne ce Royaume divin. Nous prions comme nous vivons et nous vivons comme nous prions.

 

2. Versions et structure

 

Le texte du Notre Père figure deux fois dans le Nouveau Testament, en deux versions différentes. On peut facilement noter les différences et les ressemblances entre les versions de Matthieu (6, 9-13) et de Luc (11, 2-4) en les disposant en deux colonnes parallèles.

 

Quelques exégètes contemporains affirment que la version de Luc serait la plus ancienne quant à sa longueur, mais que le texte de Matthieu pourrait être plus proche de l’original pour la formulation de la partie commune aux deux versions. Pour retrouver le Notre Père original, il faudrait conserver seulement les demandes présentes en Luc mais avec la formulation de Matthieu. D'autres exégètes cependant, pensent de manière différente et jugent que la version lucanienne est plus proche des mots mêmes sortis de la bouche de Jésus. Question sujette à discussion et dont d'autres peuvent débattre.

 

Une lecture attentive du Notre Père révèle une double structure. La plus commune est la structure bipartite : une invocation solennelle, suivie de trois (deux en Luc) demandes qui se réfèrent à Dieu (demandes en Tu) puis une formule de transition, suivie de quatre demandes (trois en Luc) qui se réfèrent aux êtres humains (demandes en nous).

 

Mais c’est peut-être la structure concentrique du texte de Matthieu qui est la plus intéressante. Nul besoin d’indiquer tous les critères littéraires et doctrinaux, internes et externes, qui en sont les fondements. Voyons comment le texte peut être visualisé, dans une version plus littérale, en tenant compte de sa structure concentrique.

 

 

Notre Père qui es aux cieux

Que ton nom soit sanctifié

            Que ton Règne vienne

                        Que ta volonté soit faite

                         sur la terre comme au ciel

                                   Le pain dont nous avons besoin, donne-le nous aujourd'hui

                        Pardonne nos offenses

                        comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés

             Ne nous laisse pas tomber en tentation

Mais délivre-nous du Mal.

 

Puisqu’il y a sept demandes, il est facile de voir que c’est la quatrième qui est au centre. Notons une autre particularité de cette demande centrale : c'est la seule qui se réfère à quelque chose de matériel, le pain.

 

Chacune des demandes évoque un nom divin : Saint, Roi, Seigneur, Maître, Miséricordieux, Sauveur. Mais quel nom divin peut bien évoquer la demande de pain ? Si nous tenons compte du fait que, dans la société juive, c'est le père de famille qui gagne et distribue le pain à ses fils et à ses filles, nous pouvons dire alors que cette demande renvoie directement au nom de Celui à qui la prière est adressée : le Père !

 

3. Prière de Jésus et prière du disciple

 

Le Notre Père est la prière que Jésus enseigne pour répondre à la demande d'un de ses disciples : Seigneur, apprends-nous à prier (Lc 11, 1). Nous pouvons même aller jusqu’à dire que c'est la prière qui identifie les disciples de Jésus, différente de la prière qui identifiait les disciples de Jean le Baptiste : Vous, priez ainsi (Lc 11, 2).

 

Si cette prière permet d’identifier les disciples de Jésus, elle est aussi la prière évangélique par excellence. Ce qui est au cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus, nous le trouvons résumé dans le Notre Père : l’action de grâce adressée au Père, dans l'espérance de la venue de son Règne ; la demande du nécessaire pour vivre ensemble dans le Royaume ; la grâce du pardon mutuel, source de liberté et de libération ; l'espérance enfin, notre foi étant fondée sur la certitude de la victoire finale de Dieu et de la réalisation de son plan universel de salut.

 

Nous pouvons effectivement dire que le Notre Père est comme un résumé de tout l'Évangile puisqu’il souligne les traits les plus marquants de la vie du Maître : sa confiance illimitée et son intimité avec Dieu qu’il appelle Abba ; l'union indissoluble qu’il a établie entre son souci de la cause de Dieu et son souci de la cause des êtres humains ; la proclamation du Royaume de Dieu comme cœur de son message ; sa soumission indubitable jusqu’au bout à la volonté divine ; son pardon inconditionnel envers les pires ennemis ; son souci de la personne humaine dans sa totalité en donnant à l'aspect matériel de nos vies l’importance qui lui revient ; l'urgence eschatologique qui a marqué sa personne et sa mission ; sa lutte contre le mal et la tentation surmontée grâce à l'aide de l'Esprit Saint.

 

Il est intéressant de constater que la tradition ecclésiale liée au disciple Jean Boanergès a mis en relation le Notre Père et le discours « sacerdotal » de Jésus, la nuit de la Dernière Cène. La prière des disciples ne peut pas être autre que la prière de Jésus lui-même. Et la prière de Jésus, une fois « son Heure » arrivée, est la même que celle qui synthétisait toute sa vie et sa mission. Nous avons ici peut-être le premier « commentaire théologique » de la prière du Seigneur.  Les textes suivants, utiles pour nourrir notre méditation, en donnent une illustration.

 

- Notre Père : Jn 17, 1.5.11.21.24-25

- La sanctification du Nom : Jn 17, 6.11.12.17.19.26

- La venue du Royaume : Jn 17, 1.5.10.24

- Sur la terre comme au ciel : Jn 17, 4.5.22

- Ne nous soumets pas à la tentation : Jn 17, 12

- Délivre-nous du mal : Jn 17, 12.15

- Accomplissement de la volonté divine : Jn 17, 2.4.6.9.11-12.24

- Le pardon et l'amour : Jn 17, 23.26

- L'unité entre les fils du même Dieu : Jn 17, 21.23

 

Nous pouvons même aller encore un peu plus loin. La prière que Jésus nous a enseignée atteint son sommet dans le « mémorial » qu’Il nous a laissé. Le Notre Père trouve tout son sens dans le contexte de l'Eucharistie en tant que sacrifice d'action de grâce.

 

- Le Nom du Père est sanctifié et son Royaume est réalisé de manière irrévocable sur la croix par le Messie crucifié.

- Sa volonté s’accomplit définitivement dans le consummatum est.

- La demande pardonne nos offenses, comme nous pardonnons aussi… est pleinement confirmée par les paroles du Crucifié : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font.

- La demande du pain quotidien devient encore plus éloquente dans la Communion eucharistique quand, sous l'espèce du « pain partagé », nous recevons le Corps du Christ.

- Et la supplication ne nous soumets pas à la tentation et délivre-nous du mal atteint la plénitude de son efficacité au moment où l'Église offre au Père le don suprême qui nous libère de tout mal.

 

4. Bref commentaire

 

La prière commence par une invocation solennelle : Notre Père. Jésus laisse de côté les autres noms et titres divins typiques de la culture religieuse de son peuple. Notre Maître, quand il nous apprend à prier, nous met tous sans exception sur un pied d’égalité devant Dieu. Notons que nous nous adressons au Père de Jésus lui-même. Il s'agit de Son Père, du mien, du tien et de celui de tous. Le Sien, de manière consubstantielle ; le nôtre, par adoption en Lui.

 

Notre Dieu n'est pas quelqu’un de lointain et d’inconnu. Il est Quelqu'un que l’on trouve dans l’intimité et la joie et que l’on connaît par l’affection. Ceux qui le connaissent ainsi, savent qu'il est aussi Mère de par l'action maternelle de son Esprit. Il nous devance toujours et c’est lui qui prend l'initiative. La foi amoureuse nous permet de le voir agir en tout et de savoir par expérience que nos vies sont soutenues et vivifiées par un Dieu qui est à la fois Père tout-puissant et Mère miséricordieuse. Nous pouvons alors être sûrs que nos demandes sont entendues et exaucées.

 

Cette invocation, qui dépasse toute capacité humaine, est possible grâce à l'assistance de l'Esprit Saint et par notre incorporation au Christ. C'est la réalité la plus intime et la plus sainte de l'Évangile. Les expériences universelles de paternité, de filiation et de fraternité s’unissent profondément en elle. La filiation nous divinise, la fraternité nous humanise. Ces deux expériences nous permettent de vivre comme des êtres divinement humains.

 

Quelques cultures contemporaines souffrent de l'absence de figure paternelle ; d'autres, du fait qu’elle soit supplantée et dénaturée par une forme de « machisme » tout-puissant. Sans vouloir chercher des sublimations inconsistantes, des miracles irréels ou de vides compensations, l'expérience montre que la grâce de la prière du Notre Père apporte généralement avec elle trois dons précieux : une capacité d’action créative, une ouverture audacieuse au risque et une vision de la réalité ouverte à l’avenir. De manière paradoxale, quand les hommes incarnent et vivent ces dons typiquement masculins, les femmes peuvent alors être authentiquement féminines. L'expérience filiale est d’autre part la plus radicale des thérapies : elle permet de goûter au sens de la vie, dans ses dimensions de confiance, d’affirmation de soi, de dépassement et de transcendance.

 

Passons maintenant aux trois demandes en « Tu ». Il faut garder à l’esprit le fait que dans l’original grec les verbes de chaque demande sont au passif. Ceci a une signification particulière : le sujet est avant tout Dieu lui-même. Sans écarter l'action de ceux qui prient, c’est le Père qui a l'initiative, c’est Lui qui sanctifie son propre Nom, qui permet la venue de son Royaume et qui établit sa Volonté.

 

La première demande dit : Que ton nom soit sanctifié. La sainteté de Dieu consiste en son identité glorieuse de Communion et de Père. Nous lui demandons de nous la révéler, c'est-à-dire de réunir les enfants de Dieu dispersés. Nous savons aussi que nous sanctifions le nom de Dieu quand nous le louons et l’adorons comme le seul Père. Et plus concrètement encore, quand nous coopérons à son œuvre de sanctification dans nos coeurs.

 

Les trois principaux mystères de la révélation et de la foi chrétienne sont les suivants : la Sainte Trinité, l'Incarnation pascale rédemptrice et notre sanctification divine. Souvent il est plus facile pour nous de croire en ce qui ne nous touche pas directement et la constatation de notre misère nous empêche au contraire de croire en l'œuvre divinisatrice de Dieu dans nos cœurs. Mais la reconnaissance et l'acceptation de notre misère sont précisément les conditions de notre divinisation. La foi en cette vérité est source de paix et de bonheur.

 

La seconde demande, Que ton règne vienne ! est comme un puissant cri d’espérance. Un cri de foi dans un présent ouvert à l'abîme de l’avenir : Révèle-toi, viens et sauve-nous pour toujours ! Ce Royaume souhaité et tellement désiré, c’est Dieu lui-même régnant ; c'est la présence d'un Souverain qui offre son infinie miséricorde et invite de manière pressante à la conversion. Nous savons que si Dieu n’établit pas son Règne, si Lui-même ne règne pas, nos vies et notre mission en ce monde sont vaines.

 

Le Royaume de Dieu a été la raison de vivre et de mourir de Jésus. Son projet était un monde nouveau dans lequel nous serions tous frères et sœurs, fils et filles d'un même Père divin. Notre vie monastique cénobitique est en continuité avec ce projet. L'expérience de la communion communautaire dans l'amour est garantie du Royaume futur. Sans filiation et sans fraternité, nous ne sommes rien.

 

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, disons-nous dans la troisième demande. En d'autres termes : Que ton Règne vienne enfin et pour toujours ! Que ton dessein de salut soit accepté par tous ! Que nous accomplissions ta volonté qui se manifeste dans le commandement de l'amour sans exclusion, d’un coeur libre et filial !

 

La volonté de Dieu est notre salut et notre bonheur dans le Christ. On nous demande seulement de consentir, avec Celui qui a dit durant son agonie : non pas ma volonté, mais la tienne (Lc 22, 41). L'union avec Jésus Christ est communion d'amour, c'est-à-dire accord des volontés, dans un même vouloir et un même non-vouloir. Le consentement d'amour avec Lui est un baiser qui unit deux souffles, deux esprits : celui qui adhère au Seigneur n’est qu’un seul esprit avec Lui (1 Cor 6, 17). Cette parfaite harmonie des volontés, cette adhésion dans un seul esprit, est un véritable mariage spirituel, indissoluble et éternel.

 

L’autorité dans la vie chrétienne est une médiation de la volonté divine que l'obéissance monastique est appelée également à manifester. Mais il n'en est hélas pas toujours ainsi. Il y a des autorités qui ne se mettent pas toujours au service de la vie et/ou qui multiplient les commandements pour des raisons triviales. Il ne manque pas non plus de moines et de moniales qui s’enferment dans leurs propres vies et/ou confondent l'obéissance avec la demande de permissions. Dans ce cas, nous sommes alors bien loin du Christ Époux et de l'amour sponsal !

 

Au ciel, milieu de vie de ceux qui participent déjà à la vie divine, le Nom de Dieu est sanctifié, son Règne est pleinement advenu, sa volonté est accomplie. Nous souhaitons et nous demandons qu’il en soit de même sur cette terre où nous vivons et qui gémit encore dans les douleurs de l’enfantement et dans l'espérance de la manifestation glorieuse des fils et des filles de Dieu.

 

Dans les trois premières demandes, nous nous sommes occupés des intérêts de Dieu, dans les quatre suivantes nous supplions Dieu de s’occuper des nôtres et d’agir en notre faveur. C'est pourquoi nous pouvons parler de demandes en « nous ». Dans ces demandes, le Père est le protagoniste principal et nous sommes ses collaborateurs : sans la collaboration humaine, le projet divin échoue. La réalisation de ce qui est demandé commence dès aujourd'hui, mais elle ne sera pleinement accomplie que dans l’avenir. Les demandes intègrent à la fois le présent et l’avenir : point de place en elles ni pour un « présentisme » ni pour un « eschatologisme » !

 

Nous arrivons à la demande centrale, la quatrième : Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin. C’est la seule fois où nous demandons quelque chose de matériel pour nous-mêmes. Vient aussitôt à l’esprit la question : que signifie le pain dans le Notre Père ?

 

Le pain est une réalité matérielle et symbolique qui renvoie à quelque chose de plus. Le pain, comme d'autres aliments de base dans d'autres cultures, rassemble en lui-même la nature (céréales et eau) et la culture (cuisson, table, famille, commensaux). Ce pain que nous demandons à Dieu a la particularité d'être notre pain, c'est-à-dire : le pain que Dieu, le Père, nous donne et que nous, nous confectionnons.

 

Revenons aux origines. Dieu bénit nos premiers parents par une bénédiction de fécondité et leur fait le don de presque tous les aliments. Mais, après le péché des origines, le sol est maudit et doit être travaillé avec effort et sueur pour que l'être humain puisse obtenir le pain nécessaire à sa nourriture (Gn 1, 28-30 ; 3, 17-19).

 

Nos corps se nourrissent évidemment de pain matériel. Mais le fait que notre esprit ait également besoin d'aliment n’est pas toujours aussi évident. Rappelons-nous les paroles de Jésus au tentateur qui lui proposait de transformer des pierres en pains : l'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4, 3-4). Le premier aliment spirituel que Dieu le Père nous offre est sa parole, mais ce n'est pas le seul. Le pain que Jésus souhaite que nous demandions est son corps livré (Lc 22, 19)… pour la rémission des péchés (Mt 26, 28). Jean le disciple, celui dont la tête reposait sur la poitrine de Jésus pendant le repas d’adieu, a bien compris que le pain descendu du ciel qui nous donne la vie éternelle, c’est Jésus lui-même (Jn 6, 33-35).

 

Le pain matériel est don de Dieu et fruit du labeur humain : nous le recevons comme fils et nous le donnons comme le donne un père ou une mère. Notre esprit a besoin aussi du pain de la Parole de Dieu et du Corps du Christ donnés pour notre salut. À deux reprises, Jésus a multiplié les pains pour nourrir la foule et, quand il s’est donné lui-même, il s’est livré jusqu’à la consommation totale. Disciples d'un tel Maître, nous sommes invités à faire de même : faire en sorte que le pain et le Pain ne manquent à personne. Nos communautés monastiques vivent en communion d'amour grâce au Pain de Vie ; et, en raison de ce même Pain, elles sont invitées à une solidarité généreuse afin que le pain ne manque à personne. Si cela s’accomplit, nombreux seront alors les bienheureux qui pourront partager le pain dans le Royaume de Dieu (Lc 14, 15 ; cf. 13, 29).

 

La cinquième demande dit : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Dieu, dans le Christ, nous a aimés le premier ; et il nous a aimés en nous pardonnant. Jésus, défiguré sur la croix, demande au Père de nous pardonner parce que nous sommes des ignorants. Un misérable voleur, torturé et moribond, est le premier sauvé par ce pardon. Demander pardon à Dieu est la même chose que se reconnaître pécheur.

Pour pouvoir demander pardon sans hypocrisie, nous devons aussi pardonner à ceux qui nous offensent. C’est ainsi que peut être rompue l’enchaînement de la violence et de la haine. Notre pardon témoigne de notre foi et de notre amour et, grâce à lui, nous pourrons nous présenter avec confiance devant le Père au dernier jour.

 

Le Patriarche Saint Benoît sait par expérience que seul le pardon est capable de rétablir entre les frères, la paix rompue par la haine et la rancœur ; c'est pourquoi il souhaite que cette prière, surtout la demande de pardon pour les péchés et les offenses, soit toujours faite par le Supérieur à la fin des offices de Laudes et de Vêpres (RB 13, 12-14).

 

Dans la sixième demande, nous implorons : Ne nous soumets pas à la tentation. Si ce n’est pas le cas, ou si nous ne ressentions pas l'aide du Père – bien que cette assistance ne nous manque jamais – nous tomberions dans l’épreuve et nous serions facilement tentés. Les tentations les plus infernales sont l’incrédulité, le désamour et la désespérance ; mais aussi tout type d'arrogance et de richesse qui s’opposent au Royaume ; et pour nous autres, moines et moniales, le murmure, la propriété privée et tout ce qui blesse la communion ; et, surtout et par-dessus tout, l'apostasie à la fin des temps.

 

Dans la septième et dernière demande, nous prions : Délivre-nous du mal. Il ne s’agit pas de demander au Père de nous sortir du monde, mais bien de nous rendre étrangers à la conduite mondaine ; et, surtout, de nous libérer du Malin, maintenant, demain et toujours.

 

Si nous voulions paraphraser et synthétiser la prière du Seigneur, nous pourrions le faire ainsi : Abba, que vienne ton royaume et que tu nous réunisses tous en lui ! Parce que tu es Abba, nous te choisissons et proclamons Roi. Quand tu règnes, pain, pardon et libération définitive abondent pour tous.

 

5. Prière « utopique »

 

Le radicalisme évangélique est quelque chose d’utopique et le Notre Père l'exprime à la perfection. Cela fait déjà deux millénaires que nous, chrétiens, disons cette prière, et pourtant : la volonté du Père ne s’est pas accomplie, son Royaume ne vient pas et le règne du mal semble prévaloir partout ! Quoi de plus utopique que de travailler et de demander du pain abondant pour tous, quand, en réalité, nous vivons dans un monde où un tiers de la population meurt de faim et où un autre tiers n'a pas le nécessaire pour vivre ? Quoi de plus utopique que de parier sur le pardon et de pardonner pour implanter le Règne de Dieu, quand nous vivons dans un monde où la justice ne tient pas compte du pardon et se met souvent au service de la violence ?

 

Rappelons qu'une utopie n’équivaut pas à quelque chose qui n’existe pas ou qui n’est pas réalisable. Dans son sens le plus profond, l'utopie consiste en la critique de ce qui existe et en la proclamation d'un projet de ce qui pourrait exister pour la joie de tous. La véritable utopie stimule l'imagination prospective qui perçoit dans le présent quelque chose qui est encore ignoré mais pourtant déjà inscrit en lui, et qui l’oriente vers un avenir meilleur. L'utopie authentique soutient l’espérance par la confiance qu’elle donne aux forces inventives de l'esprit et du cœur humain.

 

Si nous tous, êtres humains, nous croyions en Dieu et nous comportions comme ses filles et ses fils, la fraternité universelle deviendrait réalité, le pain matériel ne manquerait à personne et le Pain spirituel serait partagé entre tous dans la joie. Si nous, chrétiens, nous priions et vivions comme le Seigneur nous a enseigné à le faire, nous serions plus unis, il y aurait davantage de communion entre les Églises, la religion ne serait jamais l'opium du peuple, le monde tout entier serait un coenobium et nous serions déjà, dès maintenant, les semences du monde nouveau. Celui qui est capable de rêver, qu’il rêve !

Je vous confesse, frères et soeurs, que je continue à rêver de la ré-évangelisation de notre vie monastique. Souvent je me suis demandé : notre conversatio et notre témoignage sont-ils des « bonnes nouvelles » pour nous-mêmes, pour l'Église et pour le monde ? La fidélité au charisme de nos Pères de Cîteaux, j’en suis bien certain, ne nous fait pas défaut ; mais, si nous jouissons d’un excédent de traditions cisterciennes, ne nous manque-t-il pas quelque peu de créativité évangélique ? D'abord le Royaume de Dieu et sa justice, le reste nous sera donné par surcroît ! Mais bien souvent, nous nous chargeons nous-mêmes du surcroît !

 

Dans la lettre circulaire de l’an dernier, je vous proposais quatre formes différentes, et d’une manière ou d’une autre complémentaires, de vivre certains aspects de notre vie communautaire. Ce qui m'intéresse ici, c’est la forme utopique et évangélique. Je me limite à la rappeler en ajoutant quelques mots à ce sujet. Mon intention est de favoriser l'intuition et de stimuler la réflexion.

 

- Pauvreté : Si notre pauvreté ne nous rend pas heureux, elle n'est pas évangélique, car elle ne nous fait pas entrer dans le Royaume de Dieu. Il ne s'agit pas de multiplier les misères mais d'accroître la miséricorde pour que la solidarité soit réelle et efficace. Les biens partagés en communauté ne sont plus des biens propres mais sont devenus des biens communs. Et quand ces biens communs sont partagés avec l’extérieur, ils se transforment en instruments de communion : la solidarité consiste précisément en cela. La communauté de biens et la solidarité avec tous est le nouveau nom de la pauvreté consacrée dans un monde injuste où règne l'exclusion.

 

- Chasteté : Jésus nous invite à aimer, et non pas simplement à être chastes sans fraternité et sans amitié, c'est-à-dire, en vivant sans frères, soeurs et ami(e)s. Encore moins, en enterrant l'amour pour cause de virginité. La chasteté est un amour ordonné au service de l'intégration personnelle et de l'harmonie interpersonnelle et communautaire. L'amour ainsi compris est mystique puisqu'il conduit au cœur du Mystère du Dieu Amour et permet d’y entrer.

 

- Obéissance : L’obéissance est écoute et acceptation de la volonté miséricordieuse de Dieu. Le moine et la moniale obéissants recherchent la communion à la volonté de Dieu par le biais d’une médiation humaine purifiée et responsable. Il n’est cependant pas facile de discerner et de devenir médiateur de cette volonté. Si notre service de l’autorité n'est pas au service de la vie, il devient autoritarisme, dictature ou manipulation sournoise par une institution qui invoque le caractère sacré pour renforcer son contrôle. La filiation divine et la fraternité sont le cadre et le contexte de cette écoute pour consentir dans la liberté et dans la paix.

 

- Communauté : Tout comme le Christ est sacrement du Père, la communauté chrétienne est sacrement du Christ. La communauté n'est pas quelque chose mais quelqu'un. Peu importe combien nous sommes, ce qui compte, c’est comment nous vivons. Vivre en communauté signifie s’ouvrir à la différence et s’en enrichir afin de créer la communion. En communauté, tous ont les yeux tournés dans la même direction, en une vision multiforme et convergente. Séparés du monde pour vivre au cœur même du monde et à son service.

 

- Liturgie : C’est le Christ pascal présent au milieu de nous et en nous, qui est célébré dans la liturgie. Action et signe, fête du salut et communion. Bonne Nouvelle qui brise les moules en insufflant la grâce authentique de l'Esprit. Lieu de prière et de contemplation qui atteint son sommet dans l'extase eucharistique tendue vers le Père commun. Un soupir d'amour vaut mieux que cent psaumes récités de manière formelle, même s'ils sont paroles de Dieu.

 

- Vertus : Il y a les vertus masculines et les vertus féminines, les vertus des jeunes et celles des anciens, les vertus des gens rustres et celles des personnes cultivées. Jésus les rassemble toutes dans son coeur et dans son action. Toutes reçoivent la vie de l'amour. Il ne suffit pas d'aimer : le bon zèle, c’est aimer avec passion et avec un ardent amour. Jésus, mû par la passion, a souffert la passion, pour que nous puissions vivre et mourir d'amour.

 

L'œuvre de Dieu le Père et notre collaboration se situent dans le « maintenant » du temps présent et dans le « pas encore » puisqu’elles s’ouvrent sur l’avenir. Le Père est déjà à l’œuvre, d’où l'urgence et l'importance du moment présent. Mais son action n’a pas encore déployé toute sa puissance, qui se manifestera seulement lors de la venue du Ressuscité, quand il établira définitivement son Royaume. L'utopie chrétienne et monastique se situe entre ces deux moments, c'est pourquoi elle s’ouvre à l’espérance future en partant de la réalité du présent.

 

Je conclus en vous rappelant les paroles du Pape Jean-Paul II dans son programme pour le nouveau millénaire : Nos communautés chrétiennes doivent devenir « d'authentiques écoles de prière », où la rencontre avec le Christ ne s’exprime pas seulement en demande d'aide, mais aussi en action de grâce, louange, adoration, contemplation, écoute, affection ardente, jusqu’à une vraie « folie » du cœur. [...] Certes, les fidèles qui ont reçu le don de la vocation à une vie de consécration spéciale sont appelés à la prière de façon particulière : par nature, cette vocation les rend plus disponibles à l'expérience contemplative, et il importe qu'ils s’y adonnent avec une généreuse assiduité. (Novo Millennio Ineunte, 33-34).

 

Le Notre Père, prié en esprit et en vérité, est sceau d’identité chrétienne, noeud unissant prière et action, source d'évangélisation, anticipation pleine d’espérance et porte d’entrée de la mystique. Il permet de goûter la joie de la Bonne Nouvelle du Royaume et d’en rendre témoignage ; il introduit dans les secrets du Roi.

 

En vous embrassant fraternellement, en Marie de Saint Joseph,

 

Bernardo Olivera

                                                                               Abbé Général O.C.S.O. 

 

 


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