Ordre Cistercien de la Stricte Observance (Trappistes)


ABBAS GENERALIS                                                                                                                                  This Letter in English
   Prot. N 01/AG/02                                                                                                                                       Esta Carta en español

LETTRE CIRCULAIRE DE 2002

DEPUIS LES RACINES DE L'EVANGILE

(Lettre circulaire aux membres de l'Ordre)

Rome, le 26 janvier 2002      

Chers FrPres et Soeurs,

L'an dernier, le Seigneur Jésus nous disait B tous et B chacun : viens et suis-moi! Sa Parole est vivante et efficace. Notre réponse ne s'est pas fait attendre. Cette année, il nous réitPre son invitation, mais de façon plus radicale encore.

C'est pourquoi je veux vous parler maintenant du radicalisme évangélique. Je suis convaincu que le radicalisme évangélique est, pour tous les chrétiens, sans exception, une exigence fondamentale qui jaillit de l'appel du Christ B Le suivre et B L'imiter, une exigence B laquelle ils ne peuvent renoncer. Cette exigence a sa source dans une vie de communion intime avec Lui, réalisée par l'Esprit.

Dans les grandes religions de l'humanité, la vie monastique a toujours été considérée comme une façon radicale de vivre enraciné dans l'Absolu. Dans notre tradition chrétienne, les moines et les moniales ne voulurent qu'une chose: suivre le Christ, tel que le propose l'Evangile, en étant aussi "signes" de l'Eglise désireuse de s'adonner au radicalisme des béatitudes.

La vie monastique contemporaine, fascinée par le Royaume des Cieux, est invitée B suivre Jésus en embrassant le bienheureux radicalisme de l'Evangile. Notre avenir dépend de notre réponse B ce défi. Les jeunes nous demandent une radicalité ; nous, le "moyen âge", nous ne voulons pas nous installer dans la tiédeur ; les anciens désirent approfondir le mystPre qu'ils vivent déjB ; l'Eglise et le monde ont besoin de ce que nous disons Ltre et le réclament.

1. Un programme exigeant et décisif

Lorsque nous qualifions quelqu'un ou quelque chose de radical, nous disons beaucoup en un seul mot. Nous affirmons avant tout que cette personne ou cette chose est absolue, exigeante et catégorique et qu'elle tranche, en cela mLme, avec ce qui est ordinaire et courant. Au sein de la superficialité quotidienne, ce qui est radical est inhabituel et paradoxal.

Si nous pouvions encore lire l'Evangile avec les yeux illuminés du premier amour, nous découvririons combien la Bonne Nouvelle de Jésus est exigeante car inépuisable, incisive et tranchante car elle pique, entaille et délivre de toute duplicité et de toute falsification.

Une vie selon la radicalité de l'Evangile fait de nous de vrais disciples de Jésus puisqu'elle nous permet de vivre comme Lui a vécu. Ceux qui vivent ainsi vivent en profondeur, cohérence et fermeté, et non pas de façon spectaculaire, intransigeante et agressive. Bien sûr, il s'agit de quelque chose qui nous est impossible; mais cela ne nous frustre pas parce que la radicalité consiste à ne jamais se considérer comme vaincu, ce n'est pas un but, c'est un chemin. De plus, elle est possible car le temps est bref et le Seigneur vient : on ne suit pas le Christ de façon radicale sans attendre passionnément la Parousie du Ressuscité!

Le radicalisme dont je veux vous parler dans cette lettre est maximalisme évangélique, cri prophétique et marginalité apocalyptique. Je m'explique: il s'agit de vivre l'Evangile à cent pour cent. Il s'agit d'offrir nos vies pour que Dieu fasse entendre sa voix et révèle son mystère bien qu'il y ait peu de foi sur terre.

La radicalité évangélique fleurit et donne des fruits de vie éternelle, à partir des racines. Mais, attention, ce ne sont pas les fruits ni les fleurs qui soutiennent les branches, ni les branches qui soutiennent le tronc, ni le tronc qui soutient la racine. C'est la racine qui soutient le tronc, les branches, les fleurs et les fruits. Le moine et la moniale radicaux méritent la bénédiction du prophète: Heureux l'homme qui se confie dans le Seigneur et dont le Seigneur est l'espérance. Il ressemble à un arbre planté au bord de l'eau et qui tend ses racines vers le courant: il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert; dans une année de sécheresse, il est sans inquiétude et ne laisse pas de porter fruit (Jér.17, 7-8 ; cf.ps.1, 3).

Jésus, notre Maître, nous dit sans ambiguïté: Je vous le dis: si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux (...) Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Mt. 5, 20, 48). Et un disciple de la deuxième heure nous l'explique: celui et celle qui suivent le Christ de façon radicale sont ceux qui sont enracinés et fondés dans l'amour (Eph.3, 17), enracinés et édifiés en Lui (Col. 2, 7).

Les paroles exigeantes, tranchantes et radicales de l'Evangile s'adressent à tous les chrétiens. On doit les comprendre dans le contexte de ĺAmour gratuit et miséricordieux du Père qui nous sauve dans Le Christ et nous fait don d'une vie nouvelle dans l'Esprit. Elles présupposent la conversion, la foi en Jésus, l'écoute de la Parole, la vigilance et l'amour de Dieu et du prochain. C'est pour tout cela qu'elles ont toujours été source d'inspiration et de renouveau de la vie monastique.

2. Tout ce qui brille n'est pas or

Le radicalisme est un des rares "ismes" vertueux, par opposition à tant et tant d'autres "ismes" vicieux. Dans nos langues romanes, le suffixe "isme" indique la corruption de ce qui, en soi, peut être pur et intègre. Ainsi, par exemple, le libéralisme fait de la liberté individuelle un dieu ; le communisme fait de la communauté une masse ; le nationalisme nie l’existence des autres nations ...

L'histoire de la spiritualité en général - et de la vie monastique en particulier - nous montre qu'existe la possibilité de pervertir et de dénaturer la radicalité évangélique. C'est ici, oui, que s'accomplit à la perfection le dicton : il n'y a rien de pire que la corruption du meilleur. Essayons de discerner quelques leurres possibles. La radicalité authentique peut être supplantée par d'autres phénomènes qui trompent souvent celui qui n'est pas éveillé et vigilant. Le rigorisme, le fondamentalisme et l'idéologisme brillent d'un certain éclat mais ne sont pas l'or de la radicalité.

Le radicalisme évangélique, en effet, est très différent du rigorisme, que celui-ci se fonde sur la loi ou sur le volontarisme. Voyons, de façon schématique, les contrastes qu'ils présentent:

- Le radicalisme est une invitation de l'Esprit,
            le rigorisme est imposé par la volonté fréquemment soutenue par la loi.
- Le radicalisme aspire à des résultats à long terme,  le rigorisme prétend à des résultats immédiats.
- Le radicalisme a confiance dans la force de l'Evangile,  le rigorisme a confiance dans le pouvoir humain.
- Le radicalisme s'ouvre à la nouveauté,  le rigorisme craint ce qui est nouveau.
- Le radicalisme est polyforme,  le rigorisme est uniforme.
- Le radicalisme permet la liberté,  le rigorisme étouffe la liberté.

Ce n'est probablement pas là le piège dans lequel peut tomber aujourd'hui notre désir de radicalité évangélique. De tout côté règne une culture light, on y sert le café décaféiné et la rigueur et la vigueur ont été supplantées par leurs opposés. Mais le risque existe : un effort pour contrecarrer cette culture pourrait convertir un moine radical en un moine insupportable.

Les fondamentalismes de toute espèce sont aujourd'hui monnaie courante. Les fondamentalismes religieux ne manquent pas ni, dans notre tradition chrétienne, les fondamentalismes évangéliques. Une observation attentive de ces phénomènes ne tarde pas à révéler leur franche opposition au radicalisme de Jésus et de sa Bonne Nouvelle.

La radicalité de l'Evangile se caractérise par cette simplicité qui est le fruit de l'accent porté sur les fondements, ce qui donne lieu à de solides convictions bien établies. Très différente, certes, est la simplicité niaise du fondamentalisme, fruit d'un refus indiscret et craintif de la réalité; plus que des convictions, on cherche des sécurités.

Le radicalisme se tourne vers les racines, le fondamentalisme en reste au tronc. C'est pourquoi le premier est original et le second répétitif. Le premier produit vie abondante, le second produit dogmatisme, perfectionnisme et fanatisme. Le fondamentaliste fanatique estime que tout pluralisme est relativisme, mais la personne radicale sait faire la différence.

Qui ignore, par ailleurs, le manque d'originalité totale et le rythme répétitif du discours et du comportement fondamentaliste ? C'est tout le contraire de l'originalité jaillie du radicalisme de la Bonne Nouvelle.

Je crains que certaines doctrines monastiques n'aient, au moins en leur présentation théorique, quelque saveur fondamentaliste. Je pense concrètement, avec crainte et tremblement, à quelques possibles simplifications touchant la chasteté, la pauvreté et l'obéissance : les amitiés particulières sont dangereuses!; ce qui compte, c'est la pauvreté spirituelle; la pauvreté matérielle viendra par surcroît!; qui obéit à l'homme obéit à Dieu!

Disons enfin que le radicalisme n'est pas l'équivalent de l'idéologisme. Il est cependant facile de passer de l'un à l'autre. Même une spiritualité déterminée peut devenir une idéologie! La spiritualité monastique n'est pas à l’abri de cette déviation, et le radicalisme évangélique pas davantage.

Une idéologie est une conception globale, absolue et obligatoire de la vie, propre à un groupe déterminé. Son principal attrait réside en l'évidence et la motivation qu'elle offre à ceux qui l'embrassent. Mais le choix n'est pas sans conséquence, l'idéologie finit par instrumentaliser les personnes et les institutions au service de ses propres fins.

Pour que notre radicalisme ne devienne pas une idéologie, il nous faut éviter de supplanter la réalité par les idées et, surtout, ne jamais enfermer les personnes dans des schémas pré-établis.

Le moine idéologue justifie tout - ou rejette tout - à partir de sa propre conception idéologique; à partir, par exemple, de sa propre vision globale et contraignante du charisme cistercien et de la règle de St Benoît. Le moine et la moniale radicaux, au contraire, discernent tout à la lumière de l'Evangile vécu de façon monastique. Il y a un abîme entre les deux !

3. Ni froid ni chaud

Le rigorisme, le fondamentalisme et l'idéologisme sont autant d'ennemis subtils et camouflés du radicalisme. Ce dernier a encore un ennemi qui n'utilise aucun déguisement et l'attaque sans stratagPme : c'est la médiocrité !

Il est vrai que, grâce B Dieu, la médiocrité B l'"état pur" est trPs rare dans nos monastPres. J'ai, jusqu'ici, rencontré trPs peu de moines ou de moniales qui vivent sottement satisfaits, ou se conforment ou s'adaptent au fini et B l'inessentiel. La personne médiocre a renoncé B vivre enracinée en sa propre profondeur personnelle. Dans ces personnes, hélas, la semence de la Parole ne peut prendre racine car il n'y a pas de profondeur de terre et il y a beaucoup de pierres, aussi sont-elles inconstantes et succombent-elles B la moindre tentation. Quelque moine ou moniale peut en arriver B cet état de résignation spirituelle, B l’opposé de l'idéalisme perfectionniste et illusoire de ses jeunes années.

Je ne fais bien sfr pas allusion ici aux crises normales de ferveur ni aux longues périodes de désert ni davantage au vice bien connu de "l'acédie" qui se présente habituellement comme "le démon de midi", c'est-B-dire, au milieu de la journée ou B la moitié de la vie.

Cependant, "la crise de réalisme" qui survient entre 35 et 45 ans, peut fort bien Ltre un bouillon de culture favorable B l'installation dans la médiocrité. Nous en faisons tous l'expérience : la communauté, l'Ordre, l'Eglise, le monde dans lequel nous vivons notre vie monastique ne s'ajustent pas B nos idéaux ni B nos désirs, ni B nos plans, ni B nos projets. C'est ainsi que commence la crise de réalisme, crise qui peut durer quelques années et présenter divers degrés d'intensité. La question capitale qui nous guette et nous traque B ce moment-lB de la vie est la suivante : Quel sens ont ma vie monastique, ma consécration B Dieu et mon appartenance B cette communauté ? Alors nous ne nous demandons plus : que vais-je faire dans la vie ? mais bien : pour quoi je fais ce que je fais et vis ce que je vis ?

Le Seigneur Jésus parle de médiocrité quand Il dit : Que n'es-tu froid ou chaud ¡ Ainsi, puisque te voilB tiPde, je vais te vomir de ma bouche (Apoc. 3, 16). On en arrive lB par le chemin de la petite infidélité aveuglément multipliée, on en arrive lB par le recours peu fréquent aux instruments de l'art spirituel, on en arrive lB par la pratique peu enthousiaste du bon zPle ou ferveur de l'amour propre au moine ou B la moniale bénédictins, on y arrive par une volonté propre capricieusement engraissée, on y arrive par l'abandon de la priPre vécue comme don de soi au Seigneur. L'enthousiasme, la passion et l'audace peuvent Ltre ambigüs et dangereux, mais l'apathie, le désenchantement et la routine sont pis encore. Un moine, une moniale, sans passion pour le Seigneur et son Royaume sont un moine, une moniale, ratés.

La médiocrité peut aussi contaminer toute une communauté et, ce qui serait plus grave encore, toute une Région ou l'Ordre dans son ensemble. Il est facile de chercher refuge dans une vie économiquement assurée et sans risque. Il est plus sfr de cesser de rLver et d'abandonner toute utopie au profit de ce qui est prudent, pratique, réel et utilitaire. Jusqu'B la stabilité monastique elle-mLme qui peut devenir un piPge qui étouffe l'espérance et centre sur les intérLts propres au groupe. Ce qui pourrait nous arriver de pis, en tant qu'institution monastique, serait de cesser de croire dans le potentiel d'humanisation et de divinisation du charisme monastique.

Si nous sommes le sel de la terre, et si le sel perd sa saveur, avec quoi va-t-on le saler? Il n'est plus bon B rien qu'B Ltre jeté dehors et foulé aux pieds par les gens (cf.Mt. 5, 13).

4. Paroles tournées vers les racines

Je n'ai pas l'intention de faire maintenant une liste complPte des paroles radicales de Jésus et de son programme évangélique de vie. Mais une simple lecture de son message nous montre que son enseignement va trPs souvent B rebrousse-poil ou B contre-courant de ce que vit le monde quand il vit de façon mondaine. Voyons quelques-uns de ces textes regroupés en six alinéas.

-Invitation B Le suivre : Suis-moi et laisse les morts enterrer leurs morts. Qui veut venir B ma suite, qu'il renonce B soi-mLme, se charge de sa croix et me suive. Qui aime son pPre ou sa mPre plus que moi n'est pas digne de moi. Qui trouve sa vie la perdra et qui perd sa vie B cause de moi la trouvera. Va, vends ce que tu possPdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi. Quiconque met la main B la charrue et regarde en arriPre est impropre au Royaume de Dieu.

-Invitation au renoncement : Quiconque parmi vous ne renonce pas B tous ses biens ne peut Ltre mon disciple. Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Il y en a d'autres qui ont décidé de ne pas se marier en vue du Royaume des Cieux. Comprenne qui pourra!

-Invitation B la petitesse : Quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas. Celui qui veut Ltre grand qu'il se fasse le serviteur de tous.

-Invitation B l'amour : Faites pour les autres ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous. Quand tu présentes ton offrande B l'autel, si lB tu te souviens que ton frPre a quelque chose contre toi, laisse lB ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frPre; puis, reviens et alors présente ton offrande. Je ne te dis pas de pardonner sept fois mais bien soixante-dix fois sept fois. Ne résiste pas au méchant; au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Ne jugez pas pour ne pas Ltre jugés, car du jugement dont vous jugez, on vous jugera et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous. Ote d'abord la poutre de ton oeil et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'oeil de ton frPre.

-Invitation B la cohérence : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjB commis, dans son coeur, l'adultPre avec elle. Si ton oeil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi; car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne. Quiconque s'élPvera sera abaissé et quiconque s'abaissera sera élevé.

-Invitation B la gratuité : Donne B qui te demande et ne tourne pas le dos B qui veut t'emprunter. Gardez-vous de pratiquer votre religion (aumône, priPre, jefne) devant les hommes pour attirer leurs regards, sinon pas de récompense pour vous auprPs de votre PPre qui est aux cieux. Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît, ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain, le lendemain s'inquiPtera de lui-mLme. A chaque jour suffit sa peine. Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites: nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. Donnez et l'on vous donnera. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement

En méditant et priant ces textes, je me suis bien souvent demandé et me demande aujourd'hui encore : Qu'est-ce que j'éprouve en m'y confrontant? Quels sont ceux qui m'interpellent plus profondément en ce moment de ma vie? Quelles démarches vais-je entreprendre pour commencer un chemin de conversion?

On se sera rendu compte que je n'ai pas encore parlé de la "carta magna" de l'Evangile chrétien: les béatitudes. Elles mériteraient toute une lettre B elles seules. Dans la version que nous en offre l'évangéliste Matthieu, elles consistent en quelques dispositions essentielles du disciple pour pouvoir entrer dans le Royaume. Nous pouvons, dPs lors, parler de "radicalité" telle que nous la comprenons.

Quelques-unes des béatitudes ont trait B notre relation B Dieu, d'autres, B nos relations interpersonnelles, d'autres enfin autant B l'une qu'aux autres. Toutes, les huit, nous disent: bienheureux les moines et les moniales radicaux!

-Dispositions envers Dieu:

-Ceux qui pleurent sont ceux qui sont affligés par la situation actuelle du monde présent sous l'empire du mal, de la souffrance et de la mort. Ils souffrent parce que "l'heure" du Seigneur tarde B venir, ils attendent la consolation qui parviendra B sa plénitude lors de l'instauration totale du Royaume.

-Ceux qui ont faim et soif sont ceux qui cherchent la justice de vie, c'est-B-dire l'accomplissement intégral de la volonté de Dieu et y aspirent ardemment. Ils veulent Ltre pleinement disciples.

-Ceux qui ont le coeur pur sont ceux qui se conforment B la volonté de Dieu en toute docilité et rectitude. Leurs désirs sont déjB comblés car ils ont déjB trouvé ce qu'ils cherchent.

-Dispositions envers le prochain:

-Les doux : leur douceur est un amour patient et attentif aux autres, pareil B celui de Jésus lui-mLme, doux et humble de coeur.

-Les miséricordieux sont ceux qui savent pardonner, s'abstiennent de juger et de condamner et aident les autres.

-Les artisans de paix pardonnent sans condamner. Pour cela ils sont porteurs de paix et de réconciliation entre les Ltres divisés par les discordes.

-Dispositions envers Dieu et le prochain:

-Les pauvres en esprit sont les personnes humbles qui s'abaissent et deviennent intérieurement comme des enfants, dépendants de tous et serviteurs de tous.

-Les persécutés pour la justice sont persécutés parce qu'ils vivent la justice nouvelle et la radicalité du Royaume proclamée par Jésus.

L'évangéliste Matthieu nous présente le disciple idéal ; je n'hésite pas B dire : le moine et la moniale idéaux. Ces moines et ces moniales authentiques ont faim de la justice du royaume et la cherchent vraiment ; ils sont intPgres et purs de coeur ; ils souffrent de voir ce monde si loin de cette justice mais ils savent que Dieu changera cette situation. Ils demeurent pourtant humbles devant Dieu et devant les homes ; pleins de patience, ils s'engagent au service des autres sans les juger, ils leur pardonnent, les aident et s'entremettent dans leurs conflits. Et s'ils sont persécutés B cause de tout cela, ils doivent s'estimer heureux car ils hériteront de la béatitude éternelle.

Les pauvres en esprit (premiPre béatitude) et les persécutés pour la justice (derniPre béatitude) possPdent le Royaume des cieux. C'est l'affirmation la plus fondamentale, elle constitue une inclusion qui contient toutes les autres béatitudes: les promesses liées B ces derniPres semblent Ltre autant d'aspects de ce que signifie la possession du Royaume.

Les béatitudes sont un portrait du disciple idéal car elles sont le portrait du Maître en personne, dont nous devons suivre les traces et partager les sentiments (cf.1P. 2, 21 ; Phil. 2,5). Nous savons trPs bien que cela nous est impossible B nous, mais B Dieu il n'y a rien d'impossible.

Peut-Ltre n'avons-nous pas toujours compris que les béatitudes sont bonne nouvelle ou Evangile car elles nous disent ce que Dieu veut faire pour nous afin que nous soyons heureux. Nous croyons souvent qu'elles sont un code de normes qui stipulent ce que nous, nous avons B faire pour mériter la béatitude ou le bonheur en Dieu.

Dans de nombreux textes de nos PPres Cisterciens, les béatitudes sont présentées comme un itinéraire spirituel. Pour Bernard de Clairvaux, le bonheur de la miséricorde tient une place centrale dans cet itinéraire. Jésus est le modPle par excellence de la miséricorde humaine et divine, Il apprit dans le temps et par expérience ce qu'Il savait déjB de toute éternité. La MPre de Jésus n'est pas seulement modPle de miséricorde, elle est aussi médiatrice miséricordieuse auprPs du Médiateur, c'est pourquoi on l'invoque comme : MPre de miséricorde ! La miséricorde englobe toutes les expressions de l'amour du prochain car elle synthétise le sentiment et l'action, l'affection et l'exécution. La miséricorde dilate le coeur et l'embaume en le remplissant d'un doux parfum; elle le purifie afin qu'il puisse voir Dieu avec les yeux de l'amour. Le moine et la moniale radicalement miséricordieux sont ceux qui portent les fruits les plus authentiques de paix et d'unité au sein des communautés.

5. Une Disciple enracinée dans l'amour

Je désire, une fois de plus, recourir B un modPle vivant pour illustrer la doctrine. Voici quelqu'un qui a pris le Christ pour modPle et a marché sur ses traces jusqu'au bout du chemin, jusqu'au pied de la croix : Marie de Nazareth, épouse de Joseph, mPre de ce mLme Jésus. Personne, dans l'histoire du christianisme, n'a été plus fondé dans l'amour et enraciné dans le Christ qu'elle. Sa vie accomplit parfaitement ces paroles de l’Abbé de Clairvaux : Donner l'exemple est le plus éloquent et le plus efficace des sermons parce que celui qui met en pratique ce qu'il enseigne prouve que ce qu'il conseille est praticable (Ben.7).

Contemplons Marie B un moment crucial de son existence : au Calvaire. Le Disciple Aimé nous dit: PrPs de la croix de Jésus se tenaient sa mPre, la soeur de sa mPre, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Voyant sa mPre et prPs d'elle le disciple qu'Il aimait, Jésus dit B sa mPre: Femme, voici ton fils. Puis Il dit au disciple : Voici ta mPre. A partir de cette heure, le disciple la prit chez lui (Jn 19, 25-27).

La mPre du Crucifié se tenait prPs de Lui, elle a part B sa croix et y communie. Les paroles de son Fils s'accomplissent en elle, authentique disciple et servante: si quelqu'un me sert, qu'il me suive et oj je suis, lB aussi sera mon serviteur (Jn 12, 26). Marie est présente B l'heure oj Jésus rassemble dans l'unité les enfants de Dieu dispersés (Jn 11, 49-52). Elle y est présente en femme angoissée parce que son heure est venue d'accoucher, mais elle sera comblée de joie quand un homme sera venu au monde (Jn 16, 21). En regardant Celui qu'ils ont transpercé, Marie, elle aussi transpercée (Lc 2, 35), témoigne par sa seule présence: son Fils est le véritable agneau pascal qui ôte le péché du monde (Jn 19, 33-37 ; cf. 1, 39).

Jésus dit alors au disciple qu'il aimait: Voici (ide) ta mPre. Le mot: "Voici" est utilisé par l'Evangéliste pour introduire une révélation, pour révéler quelque chose d'existant mais caché (cf.Jn 1, 29, 35-36, 47). Aussi croyons-nous que, depuis Cana déjB, Marie était mPre du disciple et l'avait donc déjB engendré B la foi par sa propre foi (Jn 2, 1-12). Seule une disciple aimée peut Ltre mPre d'un disciple aimé ! Seule une croyante peut engendrer un autre croyant ! C'est au Calvaire que ce qui était caché devient manifeste.

La réaction du disciple ne se fait pas attendre. A partir de cette heure, il la prit chez lui comme étant sienne. Ces mots sont pleins de sens. Ce verbe (prendre-accueillir-recevoir) n'est utilisé par notre Evangéliste que par rapport B Jésus et dans le contexte précis de la foi en Lui (Jn 1, 11-12 ; 5, 43-44; 13, 19-20). Il indique donc ici une ouverture de foi B l'égard de Marie.

Beaucoup de traductions disent: il la prit chez lui; mais il s'agit lB de traductions pauvres. Le texte dit littéralement: il l'accueillit parmi ses biens propres (eis tá idia). Une lecture attentive de tout l'Evangile nous permet de constater que les biens propres du disciple aimé (quiconque accomplit les commandements) sont : le pain du Corps (Jn 6, 51), l'amour de Jésus (Jn 13, 1), la paix de Jésus (Jn 14, 27), la parole de Jésus (Jn 17, 8), l'Esprit de Jésus (Jn 20, 22). Et maintenant il faut y ajouter : la MPre de Jésus ! Marie est aussi don de Jésus et part de notre héritage chrétien. On ne peut Ltre disciple aimé de Jésus si on n'accueille pas sa MPre. Et Marie se laissa accueillir car elle avait accueilli auparavant et s'était laissée livrer. Elle avait reçu gratuitement, elle se donna gratuitement.

Ce jour-lB, au Calvaire, mLme si c'était l'heure de la tentation (Lc 22, 46), l'heure oj la foi était passée au crible de l'épreuve (Lc 4, 13 ; 22, 31,46), l'heure oj son fils était devenu objet de mépris et rebut de l'humanité (Is.53, 3), la foi de Marie n'a pas vacillé.

Au pied de la croix, Marie porte en son coeur la contradiction des contradictions, la ténPbre des ténPbres, l'iniquité des iniquités: Dieu condamné et assassiné parce qu'il est Amour et parce qu’il est Innocent. Pour Marie, le péché et le salut ne font qu'un au Calvaire : Dieu qui s'abîme dans la mort.

Dans l'obscurité de la foi, Marie se sera souvenue de la mPre des Maccabées assistant B la mort de ses fils, soutenue par l'espérance qu'elle mettait dans le Seigneur (II Mac.7, 20). Marie se sera souvenue d'Abraham, pPre de la foi de son peuple, qui croyait que Dieu était assez puissant pour ressusciter un mort (Rom. 4, 17; Hebr.11, 9). Marie, devenue grain de blé avec Jésus, tous deux moururent ensemble dans l'obscurité de la terre pour produire un fruit abondant de vie éternelle. Et c'est avec une confiance absolue qu'elle chanta B nouveau son chant de louange prophétique : Il a exalté les humbles! Mais il lui fallait encore attendre, ferme dans la foi, la venue du "troisiPme jour". Et ce jour-lB arriva car Dieu est toujours fidPle B ses promesses.


FrPres et Soeurs, les textes radicaux de l'Evangile sont une épine plantée en chaque chrétien et chrétienne qui désire l'Ltre vraiment. La crédibilité de l'Eglise dans le monde d'aujourd'hui dépend de sa radicalité B vivre l'enseignement de Jésus. Notre vie monastique est incompréhensible sans une référence vitale au radicalisme évangélique.

L'un de nos PPres, l'Abbé du MonastPre d'Igny, nous invite au radicalisme en ces termes paradoxaux:

Ecoutez-moi, fruits divins, et prospérez comme la rose plantée sur le bord des eaux courantes. Poussez vos racines jusqu'B l'eau de la vie, c'est-B-dire jusqu'B l'amour de la terre des vivants, et non de celle oj tout vieillit et se corrompt. L'arbre ne peut porter un fruit qui demeure, B moins qu'il ne fixe sa racine en haut, dans les régions célestes, afin d'y chercher et d'y gofter les choses d'en haut, et non celles de la terre (...) L'homme doit fixer et enraciner son amour et ses désirs au ciel, dans le Christ Jésus, notre tLte, sublime sommet de tout. Quiconque aura poussé lB ses racines et aura bu assidfment l'eau de la vie et de la grâce B cette source éternelle ne craindra pas le feu du jugement quand il viendra: apportant et offrant le fruit qu'il a produit en abondance, il recevra pour récompense de fleurir B jamais devant le Seigneur, B qui appartient l'honneur et la gloire dans les siPcles des siPcles. Amen
(Sermon 23=Ben 2, 7).

Bien fraternellement, en Marie de saint Joseph,

Bernardo Olivera                


          À:  Lettres de l'Abbé Général